Cinq ans après La Favorite, Yórgos Lánthimos effectue son retour derrière la caméra avec Pauvres Créatures, adaptation du roman éponyme d’Alasdair Gray comprenant Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe, Ramy Youssef, Suzie Bemba ou encore Jerrod Carmichael au casting et s’articulant sur le parcours de Bella, jeune femme revenue d’entre les morts suite à l’intervention d’un scientifique peu orthodoxe…
Resté discret depuis 2019 et la sortie de La Favorite, Yórgos Lánthimos se rappelle à notre bon souvenir en transposant à l’écran Pauvres Créatures, le roman éponyme de l’écrivain écossais Alasdair Gray, qui se révèle être un écrin de choix pour le cinéaste avec un récit impertinent emprunt de sarcasme, un trait d’humeur dont ce dernier raffole. En résulte ainsi une relecture caustique du mythe du Prométhée Moderne s’imprégnant d’un esprit libertin pour dézinguer comme il se doit les conventions d’une époque pas si lointaine, dont l’écho résonne encore de nos jours. Ou quand les hommes s’avèrent être les précieuses ridicules d’un conte moral s’amusant à jouer – gentiment – la carte de la provocation pour marquer des points. Et provoquer le malaise avec un certain sens du style.
Conservant l’essence du texte de Gray, le scénariste Tony McNamara tisse une intrigue synonyme de voyage initiatique joyeusement anarchique et bordélique, élargissant progressivement les horizons de ses personnages au gré de leurs pérégrinations, qui s’accompagnent d’une vision nouvelle du monde dans lequel ils naviguent, malheureusement gangréné par les bassesses de l’être humain. Une odyssée en clair-obscur débutant au coeur du Londres Victorien, où le script s’attarde à nous présenter dans un premier temps les rouages de son univers avec en son centre Bella, une femme-enfant se révélant être le fruit de l’expérimentation d’un savant fou défiant les lois de la médecine et de l’éthique en se prenant pour Dieu. ‘Conçue’ par l’excentrique Godwin Baxter, notre protagoniste apprend ainsi à faire ses premiers pas entre les quatre murs d’une résidence faisant office de laboratoire à ciel ouvert, un lieu peu propice à la découverte de ce qui fait le sel de la vie. Jusqu’à ce que les volontés de la gente masculine, et la recherche d’un mari, amènent cette dernière à prendre littéralement le large, quitte à se prendre quelques vagues en plein visage lors de son périple.
Passé un acte inaugural donnant le ton quant à ce qui nous attendra par la suite, Pauvres Créatures prend le cap de l’aventure en bringuebalant Bella aux bras d’un avocat débauché, amant lui servant à s’ouvrir aux plaisirs de la chair entre autres choses. Car si elle se laisse envahir par ses envies, ses désirs, notre demoiselle voit aussi son innocence lui échapper alors que sous ses yeux se précisent les contours d’une société certes riche de ses différences mais surtout rongée par sa cupidité, son égoïsme. Entre deux escales en Egypte et en France, Yórgos Lánthimos se sert de l’évolution du regard de son héroïne pour l’esprit de Frankenstein à celui de Candide, la naïveté de celle-ci servant de mèche au dynamitage des us et coutumes propres à ce XIXe siècle, inégalitaire et sexiste. Des codes désuets dont il faut s’affranchir, soit le mot d’ordre du film qui met en exergue cette recherche de liberté de corps et d’esprit, avec la cruauté inhérente au cinéma du réalisateur grec, qui n’a pas son pareil pour malmener ses personnages.
Si elle doit affronter quelques remous en fin de trajet, le scénario s’étiolant dans son ultime ligne droite en prolongeant plus que de raison son passage fiévreux dans la capitale parisienne – avant un retour au bercail un poil bordélique – cette fable satirique emprunte de féminisme trouve tout de même sa raison d’être en se voulant déroutante et détonnante. Sur ce point, la patte visuelle de Lánthimos aide à l’instauration de cette atmosphère grinçante, d’autant plus que niveau mise en scène le cinéaste ajoute un nouvel élément à son arsenal. Outre son fameux objectif fish-eye et ses plans-séquences, ce dernier se la joue Terry Gilliam en propulsant sa distribution dans ses décors en carton-pâte, agrémentant l’artificialité de ce monde puéril et grotesque. Dans ces cadres restreints, les acteurs peuvent par contre s’en donner à coeur joie niveau interprétation, comme le prouve la partition d’Emma Stone, qui se livre à un numéro d’équilibriste en restant d’un bout à l’autre du métrage sur le fil de la justesse et ce tour en prenant des risques dans la peau de Bella, un alter-ego qui n’a décidemment pas froid aux yeux. À ses côtés, retenons un Ramy Youssef attachant mais surtout un Mark Ruffalo en roue-libre, sachant faire ressortir avec malice les travers de Duncan Wedderburn, cet imbuvable avocat faisant figure de piètre compagnon de route.
Avec Pauvres Créatures, Yórgos Lánthimos nous concocte un conte baroque caustique convoquant l’esprit de Mary Shelley et de Voltaire pour nourrir une odyssée satirique déroutante, portée par une Emma Stone débridée.

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