Dix-huit ans après Matrix Revolutions, Lana Wachowski revient dans l’enceinte de la matrice – sans sa sœur Lilly – pour mettre en scène le quatrième opus de la saga, intitulé Matrix Resurrections. Comprenant au casting Keanu Reeves, Carrie-Anne Moss, Yahya Abdul-Mateen II, Jessica Henwick, Neil Patrick Harris, Jada Pinkett Smith, Jonathan Groff ou encore Priyanka Chopra, celui-ci nous replonge dans deux réalités parallèles, celle de notre quotidien et celle du monde qui s’y dissimule, où se retrouve un certain Thomas Anderson…

Ne jamais dire jamais…Si en 2003, les Wachowski tiraient un trait sur Matrix au terme d’un diptyque qui, aujourd’hui encore, a ses adeptes et ses détracteurs, ce ne fût pas le cas de Warner Bros – satisfaite du succès financier de la franchise. Ainsi, dans une industrie qui fait la part belle aux suites, reboots et autres resucées, cela n’était qu’une question de temps avant que le studio rebranche la matrice pour de nouvelles aventures virtuelles. En projet depuis quelques années, cette idée de prolonger la saga s’est finalement concrétisée – avec l’aval de Lana Wachowski, qui a décidé de rempiler, accompagnée de Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss. Si la présence d’une partie de l’équipe d’origine avait de quoi rassurer au premier abord, cela est-il réellement gage de qualité ? Quelle est la démarche véritable de la réalisatrice avec ce quatrième opus ?

Revenir à la source, en voilà une bien curieuse entreprise pour une personne qui ne s’est jamais retourné sur son travail et qui n’a eu de cesse d’évoluer – tout comme sa sœur – dans sa vie professionnelle et privée. Alors la question se pose tout naturellement : Pourquoi Matrix Resurrections ? Une question pertinente, qui est d’ailleurs le cœur du long-métrage, bien destiné à prendre le spectateur à revers pour mieux dérouler son manifeste sur le processus créatif. En pompier pyromane, Lana Wachowski craque l’allumette et met le feu aux poudres, détruisant son œuvre pour nous montrer que la vérité est ailleurs. Un acte de sabordage à double-tranchant, tant on se demande si nous sommes face à une fumisterie ou à un coup de génie. La réponse est claire, les deux cas de figure sont exacts, ces oscillations faisant la force de cet épisode définitivement à part. Critique d’un Hollywood qui ne cherche plus à se renouveler, l’amenant à reprendre les rênes d’une franchise pourtant mise au placard depuis près de deux décennies, la réalisatrice règle ses comptes avec la Warner et s’affaire à un détricotage en règle des codes de Matrix, pour un résultat pour le moins surprenant.

Mieux que Resurrections, le sous-titre qui résume l’état d’esprit du film est Illusion Perdue, tant nous sentons la colère froide de la co-créatrice de cet univers cyberpunk, désabusée face à une machinerie bien plus puissante qu’elle, cherchant justement à se bercer dans cette chimère nostalgique qui fait l’apanage de bon nombre de productions dernièrement. Avant de s’atteler à son ambition de réunir le couple phare de Matrix, processus exutoire servant à apaiser la douleur inhérente au deuil (les sœurs ont perdu leurs parents en 2019), Lana Wachowski met les pieds dans le plat, jouant de cette notion de libre-arbitre pour nous reconnecter à la matrice et donner ses coups. En résulte un volet en deux parties distinctes, avec une première heure consacrée à parodier ce qui faisait l’essence de la saga et le pression des studios pour parvenir à leurs fins. Clins d’œil méta et fan-service se rejoignent pour une virée dans la matrice où le sarcasme ainsi que le second degré sont de mise, afin de souligner de la vanité de cette entreprise de réaliser un Matrix 4. Déroutante, cette incursion entre rêve et réalité donne son cachet à ce volet, quoique l’on puisse en penser.

Ce parti-pris anarchique a autant de qualités que de défauts mais elle a le mérite de nous présenter un Thomas Anderson/Néo lessivé, sous l’emprise de cette fameuse pilule bleue. Celui que l’on pensait être l’Elu est ici clairement à son désavantage, venant appuyer ce sentiment de désenchantement qui règne en maître – avec un héros qui n’est plus que l’ombre de lui-même, devenant un être désincarné, pris au piège de cette matrice 2.0. Lorsque le miroir se déforme et que le monde réel se rappelle à notre personnage central, Matrix Resurrections se réapproprie alors sa mythologie et s’amuse du déjà-vu pour nous rappeler l’essentiel : l’amour transcende tout. Créant des ponts entre passé et présent, le long-métrage met à l’honneur le duo phare formé par Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss – à savoir Néo et Trinity – dont la passion nourrit la seconde partie de cette suite. Si l’on pourrait regretter que peu de place soit faite aux nouveaux éléments introduits – seul le personnage de Bugs (incarné par l’excellente Jessica Henwick) voire celui interprété par Neil Patrick Harris se démarquant – cet hommage au sentiment amoureux ne dépareille pas avec ce que l’on a connu précédemment dans Matrix. Cela permet d’ailleurs à Lana Wachoswki de poursuivre son entreprise de destruction massive, le sentimentalisme prenant le pas sur l’action, pour un saut dans le vide couillu de sa part dans le sens que même le climax se veut tout sauf spectaculaire. Les amateurs des longues séquences de combat qui ont fait le sel de la franchise, chorégraphiées avec maestria par Yuen Woo-ping, n’en auront pas pour leur argent – de même que ceux appréciant le bullet-time.

Tous les codes de Matrix se voient ici déconstruits, symbolisant l’envie de la réalisatrice de casser son jouet mais également de souligner son évolution. L’esprit de Sense8 se fait ressentir à l’écran, puisque outre la présence d’une petite partie de sa distribution, la mise en scène intimiste de la série créée par les Wachowski et J. Michael Straczynski se retrouve dans Resurrections avec une caméra plus posée et une photographie naturelle sans artifice. Ce qui détonne avec ses prédécesseurs et devrait là aussi cliver. Un point de discorde qui est là aussi compréhensible, car il faut l’admettre, l’action ne paraît pas être le fort de Lana, notamment les scènes de lutte où les plans sont hésitants, balbutiants – venant décroître leur qualité. Un choix volontaire ou inconscient ? Toutes les cartes sont sur la table. La seule certitude, au milieu de ce dynamitage en règle, l’alchimie indéniable entre Keanu Reeves et Carrie-Anne Moss qui parviennent à rester debout au cœur de ses ruines pour porter le film et lui conférer un supplément d’âme.

En véritable pirate informatique, Lana Wachowski prend tout le monde au dépourvu en hackant la matrice pour mieux dénoncer un système se reposant sur ses lauriers et sacrifiant la créativité sur l’autel du profit. En résulte Matrix Resurrections, un quatrième volet qui prend un malin plaisir à déjouer les attentes, déconstruisant ce qui faisait l’essence de la saga afin de critiquer le manque d’originalité de l’industrie. Une démarche casse-cou, qui est à la fois géniale et absurde, de quoi laisser beaucoup de monde circonspect face à cette relecture. Conçu pour diviser le public, le long-métrage réussi avec brio à nous retourner le cerveau et à nous questionner sur l’objet filmique non identifié que nous venons de regarder.

© Warner Bros.

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