Deux ans après Roubaix, une lumière, Arnaud Desplechin revient derrière la caméra pour adapter Tromperie – le roman de l’écrivain américain Philip Roth (intitulé Deception en version originale) entouré de Denis Podalydès, Léa Seydoux, Emmanuelle Devos, Anouk Grinberg, Rebecca Marder et Miglen Mirtchev. Présenté en avant-première lors de la vingt-deuxième édition de l’Arras Film Festival, le long-métrage nous fait suivre un célèbre écrivain américain exilé à Londres, qui reçoit régulièrement sa maîtresse dans son bureau…

Philip Roth et les femmes, un sujet pour le moins délicat aussi bien dans la sphère privée que publique, l’écrivain ayant vécu des relations pour le moins tumultueuses avec la gente féminine, qui ont d’ailleurs inspiré certains de ses écrits – ce dernier s’étant amusé tout du long de sa carrière à jouer avec cette zone de floue entre réalité et fiction, pour mieux nourrir sa légende. Grand amateur de l’œuvre de Roth, Arnaud Desplechin a longtemps eu dans l’idée d’adapter Tromperie, qui n’est pas l’opus le plus connu ni le plus abordable de sa bibliographie, pensant tout d’abord à le porter sur scène avant de le développer pour le cinéma. Maintenant qu’elle s’est finalement concrétisée, cette association Desplechin/Roth tient-elle ses promesses ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Tromperie ne pourra que cliver les spectateurs puisqu’il ne parlera pas à beaucoup si ce n’est aux amateurs du réalisateur et de l’auteur américain, pour ce qu’on pourrait qualifier de film de niche. Véritable exercice de style, donnant la part belle à ses comédiens ainsi qu’à la mise en scène, ce drame sensuel est un bel hommage à Philip Roth, parvenant à retranscrire son sens de l’ambivalence et de l’impertinence quant à ses thématiques phares à savoir les liens du sang et les liens du cœur, qui lui ont souvent permis de s’exprimer avec désinvolture de l’amour, du sexe, de la judéité, de la vie et de la mort. Des obsessions littéraires qui se retrouvent dans cette session psychanalytique concoctée par Arnaud Desplechin, qui est – comme on le pressentait – inspiré par l’intrigue fomenté par l’un de ses maîtres à penser, se laissant absorber par ces conversations intimes couchées sur papier, quitte à laisser une partie de son auditoire sur le pas de la porte.

Souvent critiqué pour sa misogynie tout du long de sa carrière, Philip Roth trouvait avec ce roman de quoi nourrir ses détracteurs en s’amusant avec son image et son rapport aux femmes, pour une autofiction qui n’en est pas une – ou alors si – notre homme de lettres donnant une nouvelle épaisseur à son jeu de miroirs. S’il s’est longtemps concentré sur des alter-egos tels que Nathan Zuckerman ou Peter Tarnopol, ici l’artiste renforce la confusion en donnant son prénom et son métier au personnage masculin de cette histoire. Un point essentiel, façonnant le travail d’Arnaud Desplechin et de sa coscénariste Julie Peyr, qui donnent du corps à ce simulacre de mise en abyme en affinant le plus possible cette frontière propre à la fiction. En résulte une pause (ré)créative à la croisée des chemins, pour un examen de conscience où l’illusion est reine, que ce soit au niveau du fond et de la forme.

Avec Tromperie, sont dressés divers portraits, ceux d’un écrivain exilé en Angleterre et de ses muses, dont les confidences – partagées aussi bien sur l’oreiller qu’au détour d’une rencontre – sont la source de ses écrits. Des expériences individuelles servant de mets de qualité à notre amoureux des mots qu’est Philip, cherchant à rassasier son appétit au contact des femmes le côtoyant. Des instants confessions où se mêlent légèreté, sensibilité et sensualité, alors que se tisse un fil conducteur, mettant en lumière la solitude des êtres et le bien-fondé de la discussion, permettant de s’ouvrir aux autres, aidant à l’auto-analyse. Que ce soit par le biais de la parole ou par l’expression de la chair, nos êtres esseulés laissent libre cours à leurs sentiments et se dévoilent petit à petit. De l’écoute de notre auteur, s’exposent ainsi des parcours de vie, rythmés par les épreuves du quotidien.

Au centre de ces moments de partage, une relation, celle unissant l’auteur à son amante anglaise, pierre angulaire de ce jeu de faux-semblants. Principalement articulé autour de leurs rendez-vous en catimini, le long-métrage prend des allures d’un numéro de duettistes, donnant l’occasion à Denis Podalydès et Léa Seydoux de se donner la réplique avec délectation, le premier dans un rôle d’un don-juan dandy à l’aura magnétique et la seconde dans la peau d’une épouse se sentant pris en étau dans un mariage ressemblant à un piège dont on ne peut s’extirper. Excellement dirigés, les deux comédiens portent ce drame sur les épaules et s’en tirent avec les honneurs, de leur alchimie reposant sa qualité intrinsèque. A leurs côtés, Emmanuelle Devos, Emmanuelle Devos, Anouk Grinberg ou encore Rebecca Marder viennent donner du cachet à l’œuvre et campent des seconds-rôles intéressants.

Si les logorrhées verbales déversées par cette joyeuse troupe pourront finir par provoquer l’ennui chez certains – les tunnels de dialogues n’aidant pas toujours à maintenir l’intérêt – Arnaud Desplechin pallie à cette problématique en soignant sa mise en scène, épousant l’approche de Philip Roth quant à ce voile de la réalité, pouvant facilement être travesti. Le réalisateur prend un malin plaisir à articuler Tromperie entre la représentation théâtrale et le film teinté de poésie, s’autorisant bon nombre de digressions selon les chapitres, entre transitions bien pensées (à l’image d’un scène où notre duo central se retrouve sous la neige) et rupture de tons venant redonner un certain élan à l’intrigue – notamment un passage au tribunal, venant ajouter un côté burlesque qui se marie étonnement bien avec le reste.

Si l’on peut parfois se sentir mis de côté face à ces confessions intimes, Tromperie n’en reste pas moins un exercice de style qui a de nombreuses qualités, à commencer par une réalisation inspirée et une distribution de qualité, venant ajouter de la valeur à cette œuvre iconoclaste de Philip Roth, qui a tant aimé se jouer des conventions pour nourrir son œuvre. Sensible et légère, cette adaptation concoctée par Arnaud Desplechin pourra en déconcerter certains et en ennuyer d’autres, dans tous les cas la proposition est élégante et originale.

© Why Not Productions

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