Après avoir fait ses armes dans le milieu du court, notamment en réalisant les séries Red Creek et Caro Nostra, Antoine Besse vient de passer au format long avec Ollie. Un premier film comprenant Kristen Billon, Théo Christine, Cédric Kahn, Emmanuelle Bercot et Vega Degli Espost au casting, se centrant sur le parcours en dents de scie d’un adolescent retournant vivre chez son père à la suite d’un drame – trouvant sa planche de salut dans la pratique du skateboard.
À l’occasion de sa sortie en salles, SeriesDeFilms s’est entretenu avec le réalisateur d’Ollie, qui a gentiment accepté d’évoquer son incursion dans le milieu du septième art ainsi que le développement de ce drame à fleur de peau (Merci à lui !).
À la base d’Ollie, le court-métrage Le skate moderne, qui aura été déterminant dans votre carrière de cinéaste. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience et de son accueil critique ? À quel point cette expérience a t-elle été déterminante dans votre volonté de devenir réalisateur ?
Le skate moderne, mon premier court-métrage, a été bien plus fondateur que je ne l’imaginais. Je l’ai tourné dans un moment de rage, avec 150 euros et mes potes, parce que je me sentais rejeté du système du cinéma parisien. Je ne trouvais pas ma place, je n’avais pas envie d’être technicien, je faisais des saisons, je rêvais de partir surfer autour du monde. Alors j’ai filmé ce que je connaissais : le skate à la campagne, et la manière dont les cultures urbaines y étaient réappropriées. En revisitant La vie moderne de Raymond Depardon.
Contre toute attente, le film a explosé. Il a généré des centaines de milliers de vues, lancé un vrai débat en ligne, puis a été repéré par les festivals — Clermont, les César… Un parcours totalement atypique.
Cette expérience m’a appris à me battre, à ne pas lâcher, et surtout, elle m’a donné le désir de faire des films différents, en marge, et de raconter ceux qui vivent en marge. C’est devenu ma ligne : filmer autrement, hors des cases, quitte à ce que ce soit plus compliqué. Mais c’est comme ça que je me suis trouvé comme cinéaste.
Si l’on met toujours un peu de soi dans un projet artistique, à quel point Ollie se base t-il sur votre propre expérience ? Nous pouvons voir en fin de métrage un hommage à l’un de vos camarades d’adolescence. Saluer sa mémoire était-il le moteur dans le développement de ce premier long ?
Quand je me lance dans Ollie, c’est d’abord à la suite d’un échec : celui de la version longue de 404, mon deuxième court-métrage, que j’avais fait avec Théo. On était en plein confinement, à ce moment-là, j’apprends aussi la mort d’un skateur légendaire du skatepark de Périgueux — Béranger aka Béber une figure locale, parti bien trop tôt. C’était la deuxième fois que je “perdais” un proche.
En vieillissant, ça m’a frappé de réaliser qu’on était beaucoup, dans ces zones rurales, à voir partir des proches beaucoup trop jeunes (on peut le lire dans les hommages de fin). Des endroits où l’ennui est à la fois le moteur de tout et la racine du mal.
Alors l’envie est née de faire une sorte de version longue de Le skate moderne, mais débarrassée de son vernis esthétique ou hybride. Je voulais un film plus classique dans sa forme, plus sincère dans le fond, plus généreux pour toucher un public large, le public de ma campagne.
Au départ, c’était pour saluer la mémoire de Béranger. Et puis ça s’est élargi : c’était pour tous les “Beber”, tous ces jeunes des campagnes dont on ne parle jamais, qu’on ne voit jamais au cinéma. Ceux qui restent dans l’angle mort. A ma façon, je voulais leur rendre hommage et leur donner un coup de projecteur.
Votre approche quant au réel est-ce qui donne du cachet à Ollie, notamment dans le traitement de la vie rurale. De quelle manière avez-vous travaillé avec vos équipes pour faire des décors naturels offerts par le Périgord un spot à ciel ouvert, un cadre central à l’intrigue de votre film ? Peut-on dire que l’ombre de Raymond Depardon, flotte sur votre travail cinématographique ? (ndlr : comme dit plus haut, Le Skate Moderne se veut un clin d’œil au documentaire La Vie Moderne).
Depuis dix ans, de nombreux autres cinéastes ont laissé leur empreinte sur mon travail — Chloé Zhao, Andrea Arnold, Sean Baker, les frères Safdie… Mais la claque fondatrice, ça a été Raymond Depardon. C’était la découverte d’un cinéma ancré, puissant, qui parlait du monde d’où je venais : la campagne. Un cinéma à mille lieues de celui, plus bourgeois, de la Nouvelle Vague qu’on nous enseignait à la fac — que j’ai appris à apprécier, mais dont la grammaire reste exigeante. En effet, quand on grandit loin des centres culturels, avec comme premières références Batman ou Le Seigneur des Anneaux, le chemin vers un certain cinéma peut sembler raide, c’est une grammaire qui se construit au fil des années et des visionnages.
Avec Ollie, j’ai voulu rendre hommage à mes racines. On a repris plusieurs décors de Le skate moderne, mais surtout, on a filmé les paysages ruraux comme on filmerait un western : en scope, avec de grandes profondeurs de champ, une attention portée aux verts, aux jaunes — aux couleurs vivantes de la nature. L’ombre de Depardon est encore là, oui, mais elle se mêle désormais à bien d’autres.
Comment votre regard s’est-il porté sur le jeune Kristen Billon ? Doué en Skate, ce dernier est un acteur débutant, demandant une direction particulière de votre part. Quelle a été votre méthode d’accompagnement pour que ce jeune première entre dans la cour des grands en termes de jeu ?
Avec Kristen, c’était une approche particulière. Il venait du skate avant de venir au jeu, et ça changeait tout. On a mené un long casting avec Florie Carbonne, la directrice de casting, et quand je l’ai vu, j’ai tout de suite senti qu’il avait “la musique”, une forme de justesse instinctive. Mais je savais aussi qu’il faudrait travailler différemment.
Heureusement, Théo — qui est un ami très proche — a participé à tous les castings avec moi. On a trouvé une méthode : le mettre en confiance, le guider en douceur. Très vite, on a formé un vrai trio. Une fois en confiance, Christen oubliait totalement la caméra. Il ne jouait plus, il vivait.
Avec les plus jeunes, issus pour la plupart d’un casting sauvage, j’ai utilisé la même approche. Je leur racontais les scènes, je leur expliquais les enjeux, ce qu’on devait traverser — d’un point A à un point B — mais je leur demandais de ne surtout pas apprendre les dialogues. L’idée, c’était de préserver la fraîcheur de leur phrasé.
J’ai plus de trente ans, et je ne maîtrise déjà plus les codes et les mots de la génération d’aujourd’hui. C’est à eux d’apporter leur langage, leur justesse. Et je crois que c’est aussi l’une des forces du film.
À ses côtés votre complice Théo Christine se retrouve avec un rôle de composition en campant le fébrile personnage de Bertrand. Comment avez-vous abordé sa partition de marginal, constamment sur le fil du rasoir ?
J’ai rencontré Théo dans l’eau, en surfant. Tout de suite, j’ai été frappé par son aura, par sa gueule — quelque chose de magnétique et de singulier. Quand il m’a dit qu’il était acteur, je venais de terminer Le skate moderne et j’ai eu envie de le faire jouer. On a tourné ensemble 404, mon deuxième court, et là j’ai découvert un acteur brillant, habité, avec une vraie soif de se dépasser. Il était fasciné par le cinéma indépendant américain, et ça m’a tout de suite parlé.
Quand l’idée d’Ollie est née, je lui ai parlé du rôle immédiatement. On a fait un essai pour rassurer les producteurs — à l’époque, il avait à peine tourné Suprêmes — et il a été bluffant. Théo, c’est un acteur d’immersion totale.
On a beaucoup parlé du personnage, il a passé du temps dans les free parties, on a bossé la gestuelle, le phrasé… Je voulais qu’il soit cassé, jusque dans la façon de bouger ou de parler. On a vraiment construit ce personnage à deux, et ensuite, on est devenus le garde-fou l’un de l’autre : lui me disait quand une scène sonnait juste, moi je lui disais quand il allait trop loin.
Et puis il y a eu le travail de l’équipe maquillage, habillage, coiffure, qui a énormément contribué à façonner ce personnage intense, un peu fou, mais toujours crédible. Théo est un acteur rare, capable de porter un rôle très loin sans jamais le lâcher.
Maintenant que Ollie se dirige en direction des salles obscures, quels sont vos prochains projets pour le cinéma ? Avez-vous déjà dans la tête le sujet de votre second film ?
Mon prochain projet ne se passera pas en France. J’ai envie d’explorer d’autres territoires oubliés, d’aller chercher ailleurs. Ce sera dans les Antilles françaises et ça s’appellera Nightbird. Cette fois, ce n’est pas le skate qui servira de porte d’entrée, mais le surf — mon autre passion. Mais ce ne sera pas un film de surf pour autant. Ce sera un film sur le passage à l’âge adulte, sur la fin des passions, sur cette génération Y qui a du mal à grandir, génération à laquelle j’appartiens — et sur la manière dont elle se cogne à ce monde dont on ne comprend rien.
Ce sera aussi un film sur l’humanité, au sens large. Un film habité, fragile, en prise avec le réel.
Théo sera le seul acteur professionnel. Tout le reste sera composé de non-professionnels, trouvés là-bas, sur le terrain, au fil de mes repérages. Cela fait plus d’un an et demi que je fais des allers-retours pour constituer ce casting sauvage.
Et surtout, ce sera un film léger, tourné avec une micro-équipe. Je l’avais dit : Ollie serait mon premier et dernier film tourné de façon “conventionnelle”. Les grosses équipes, ce n’est pas pour moi. Ce que j’aime, c’est un cinéma de vérité, un cinéma embarqué, où le réel a toute sa place et où l’accident peut devenir un moment de grâce. Spoiler : ce sera un mix entre Anora et Point Break – rien que ça.
Propos recueillis par Romain Derveaux