Cinq ans après Au bout du voyage, le réalisateur allemand İlker Çatak effectue son retour derrière la caméra avec La Salle des Profs, qui comprend Leonie Benesch, Michael Klammer, Rafael Stachowiak, Eva Löbeau, Sarah Bauerett ou encore Léo Stetnisch au casting et nous entraine dans l’enceinte d’un établissement scolaire en proie à une série de vols au grand désarroi de l’équipe pédagogique.
Pour son quatrième long-métrage, İlker Çatak se livre à une expérience sociologique fictionnelle, exposant les difficultés inhérentes aux notions d’ordre et de morale dans le milieu scolaire à travers un drame implacable tirant profit de sa progressive montée en pression pour démontrer de la fragilité d’un système fébrile – pouvant aisément se laisser déstabiliser par son propre mode de fonctionnement. Comment rester juste lorsque les règles en place amènent à des dérives selon le cas de figure ? Tel est le noeud du long-métrage, qui prend le point de vue d’une enseignante pavée de bonnes intentions mettant le doigt dans un engrenage l’emportant malgré elle sur une pente raide.
Professeur de mathématiques et d’éducation physique dans un collège, Carla tente de dénouer le mystère quant à une série de vols, survenus notamment dans la salle des professeurs, après avoir constaté par elle-même des proportions que prenait cette affaire. Assistant impuissante à l’interrogatoire de plusieurs élèves, amenés à signaler le ou la coupable de ces actes, notre protagoniste se retrouve dans une position qui ne lui plaît guère. Voulant éviter de telles démarches, amenant à la délation et à l’instauration d’un climat plus délétère qu’il ne l’est déjà, la jeune femme va user d’un stratagème pour confondre la personne à l’oeuvre derrière tout cela. Déclencher la caméra de son ordinateur portable lors d’une courte pause. Une méthode de surveillance portant ses fruits, mais signant le début d’une tempête au sein de l’établissement.
Une quête de vérité et de justice amenant contre toute attente à un éclatement de l’équilibre précaire dans lequel naviguent direction, corps enseignant et élèves, la démarche personnelle de Carla ayant des répercussions auxquelles elle ne s’attendait pas. Se servant des codes du thriller, le scénario écrit par le réalisateur et son co-scénariste Johannes Duncker prend le pas de la réaction en chaîne, multipliant les retombées quant à la résolution de ces vols – prétexte à une réflexion maline sur l’autorité et le civisme dans un cadre pré-établi. En évitant tout manichéisme, l’intrigue ici tissée démontre de la complexité du vivre-ensemble, certains choix paraissant judicieux se révélant contre-productifs, que ce soit pour des raisons légales ou éthiques. Un fil ténu sur lequel il faut marcher avec tact, sous peine de chuter lourdement. Ce dont témoigne le parcours de cette figure éducative, finissant par se mettre tout le monde à dos, élèves comme collègues, alors que son action prend la forme d’un piège.
Aussi bien en terme d’écriture que de mise en scène, l’étau se resserre sur cette héroïne attisant les braises d’une colère sourde qui ne demande qu’à s’exprimer, les non-dits finissant par éclater pour mieux fracturer ce microcosme fragile sur ses appuis, comme en atteste le dernier acte de La Salle des Profs, prenant un malin plaisir à isoler Carla et la pousser dans ses retranchements. De quoi démontrer que la diplomatie est un art ardu, surtout dans un environnement où l’individualisme se frictionne à la collectivité. Ce délitement fait naître un sentiment d’oppression, de malaise. Un point appuyé par la réalisation au cordeau d’İlker Çatak, qui ne quitte jamais les limites de l’établissement scolaire où se déroule l’intrigue pour mieux exacerber les tensions et perdre ses personnages dans ces dédales de couloirs, ces salles de classes semblant rapetisser au gré des séquences. Sa direction d’acteurs est également à saluer, la prestation solide de Leonie Benesch en étant la preuve, l’interprètere de Carla réussissant à faire ressentir son malaise grandissant, son angoisse palpable face à cette situation lui échappant.
Avec La Salle des Profs, İlker Çatak puise dans les codes du thriller les éléments nécessaires à une montée en pression pour alimenter un drame en milieu scolaire fracturant implacablement les notions de morale et de vivre-ensemble.
