Depuis quelques mois, les talents du web montrent de quel bois ils se chauffent en débarquant avec force dans le milieu du septième art. Tandis que Curry Barker affole le box office avec Obsession, un autre cinéaste ayant fait ses armes sur internet nous présente son univers horrifique : Kane Parsons, que certains connaissent sous le pseudonyme de Kane Pixels. Pour son plongeon dans le grand bain du cinéma, ce dernier propose Backrooms, porté par Chiwetel Ejiofoer, Renate Reinsve, Mark Duplass, Finn Bennett et Lukita Maxwell, qui nous entraîne dans l’enceinte d’un magasin de meubles – dont le sous-sol mène à un monde pour le moins nébuleux…
Âgé d’à peine vingt ans, Kane Parsons a réussi à taper dans l’œil du studio A24 grâces à ses courts-métrages, dont la fameuse série The Backrooms, composée de vingt-quatre épisodes (publiés entre 2022 et 2025 sur Youtube) et se basant sur une légende urbaine venue du World Wide Web – et plus précisément du forum 4chan. Un creepypasta – c’est le nom que le donne à ses histoires 2.0 donnant la chair de poule des internautes – s’articulant autour d’un concept simple. Se retrouver coincé dans un lieu clos, hors de notre réalité.
Un dédale de pièces vides, prenant des allures de labyrinthe dont on ne peut sortir – symbole de l’anxiété propre à se mode moderne qui nous isole, nous tourmente. Les personnes traversant ces décors pour le moins oppressants, dont les plus emblématiques restant ces ‘open-spaces’ aux murs jaunâtres et à la moquette défraichie, se retrouvent ainsi face à une situation inextricable. Ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour ne pas devenir cinglés dans cette dimension. D’autant plus lorsque de mystérieuses entités s’y cachent, tapis dans l’ombre.
Fort de l’aura de cet univers lugubre, qu’il aura aidé à développer, Kane Parsons a eu carte blanche pour en élargir l’horizon sur grand écran et profite de l’occasion pour approfondir la thématique de l’aliénation, du repli sur soi alors que nous pénétrons au sein de ces fameuses backrooms en compagnie d’un gérant d’un magasin d’ameublement en plein tumulte intérieur. Suivi par une psychothérapeute, Clark est un homme à la dérive, ne parvenant pas à sauver son mariage. Sa découverte de cet espace liminaire extradimensionnel va alors remettre en question sa perception du monde qui l’entoure, jusqu’à impacter d’autres personnes – qui n’avaient rien demandé. Une intrigue prenant donc la forme d’une inéluctable immersion dans un antre de la folie, tissée par Will Soodik, aidant à offrir une caisse de résonance à ce concept de creepypasta.
Si l’on pourra regretter une utilisation trop succincte du found footage, qui faisait le charme de la web-série originelle, dans son ensemble le long-métrage parvient à palier à son manque de tension par le soin porté à la mise en scène mais également la direction d’acteurs. Ici, ce qui compte n’est pas de provoquer sursauts mais de laisser le malaise d’infuser doucement mais sûrement, alors que les backrooms révèlent leur étrangeté aux personnages. Les couloirs se rétrécissent, les portes changent de positions, le mobilier se fondant au sol s’accumule. Kane Parsons s’amuse avec le budget qui lui est alloué pour brouiller nos repères mais surtout le sens de l’orientation de ces protagonistes – créant de ce fait un climat anxiogène. De ce sentiment d’inconfort, d’insécurité, se renforçant grâce à la prestation de Chiwetel Ejiofor, qui sait se montrer menaçant quand il le faut, mais également celle de Renate Reinsve, impeccable dans la peau de le rôle de la psy devant gérer son incontrôlable patient ainsi que ses traumas – qui reviennent à la surface dans cet endroit dépassant les lois de la physique en cherchant à recopier en substance le monde réel.
Certes, en explicitant davantage la mythologie qu’il a aidé à populariser, le réalisateur perd un peu de la ‘magie’ du matériel d’origine (qui va sans aucun doute devenir une franchise vu son succès en salles) mais on se laisse tout de même prendre au jeu de ce Backrooms. Un premier film qui n’est pas dénué de défauts d’écriture mais qui sait y palier grâce à son atmosphère oppressante.
Avec Backrooms, Kane Parsons donne une nouvelle envergure à l’univers qu’il a développé sur le web en proposant un huis clos avançant doucement mais sûrement vers le malaise, vers l’horreur.
