[Critique] Mayday, sœurs d’armes

Après s’être rodée au format court, la réalisatrice Karen Cinorre passe derrière la caméra pour son premier long-métrage, intitulé Mayday. Présenté en avant-première lors du Festival International Du Film De Rotterdam, celui-ci réunit au casting Grace Van Patten, Mia Goth, Havana Rose Liu, Soko, Théodore Pellerin, Juliette Lewis ou encore Zlatko Buric et nous fait suivre le parcours d’une serveuse se retrouvant propulsée dans un univers onirique et dangereux…

Avec Mayday, Karen Cinorre met à l’honneur les femmes et leur combativité à toute épreuve à travers un conte surprenant où merveilleux et fantastique s’entremêlent pour mieux dénoncer la misandrie, nous conviant ainsi à une guerre des sexes aussi bien explicite que métaphorique.

Pour traiter de cette thématique féministe, la scénariste et réalisatrice sort littéralement des sentiers battus et préfère diffuser ses messages par le biais de la parabole, de l’imaginaire, un choix artistique qui fait clairement le charme de ce premier long-métrage, servant d’arme imparable pour capter l’attention du public. Si elle possède un petit ventre mou en fin de parcours, l’intrigue conçue par Karen Cinorre est globalement satisfaisante car reposant sur un concept où les réalités se confondent, offrant un terrain propice à la réflexion sur un sujet qui est et restera toujours d’actualité à savoir les violences à l’encontre des femmes.

Un point noir parfaitement décrit dans le premier acte du film, qui souligne de la détresse de nos principales protagonistes et symbolise la lutte à venir. Alors que nous suivons les préparatifs d’un mariage, synonyme d’un jour radieux, le temps est à l’orage – aussi bien dans le ciel qu’en coulisses. Ana, une serveuse travaillant pour cette réception, se voit rabaissée et maltraitée par son patron que ce soit verbalement ou physiquement – un fait renforcé par une utilisation révélatrice du hors-cadre. Notre jeune femme n’est pas la seule à être en proie au désarroi, la mariée elle-même semblant désespérée, appelant à l’aide quiconque croisant son regard – humide. Un postulat plein d’amertume, qui pose des bases plutôt sombres sur un récit qui va rapidement prendre un virage serré vers un voyage initiatique.

D’une réalité terne et peu reluisante, nous passons – le temps d’une panne de courant – vers un univers parallèle ayant pour cadre une île ancrée en pleine Seconde Guerre Mondiale, soit un changement de décor radical. Une époque qui n’est pas des plus glorieuses mais qui sert le sujet abordé en utilisant à bon escient ce décalage sur la forme, qui renforce le fond. Propulsée vers l’inconnu, Ana affronte littéralement la gente masculine en compagnie d’un groupe de femmes soldats, menée par Marsha – la fameuse mariée – qui se transforme ici sur cette île en une sorte d’icône, menant avec témérité ses troupes et les menant à découvrir quelles sont leurs forces cachées au plus profond d’elles.

Cette immersion dans un univers parallèle embrasse l’idée d’employer des figures de style pour nourrir une analyse, dans ce cas précis l’épanouissement de la femme ainsi que le rapport de force entre les deux sexes. Deux fondements qui se traduisent par une relecture du mythe de la sirène, qui est bien pensé de la part de Karen Cinorre car ce qui était pour nos héroïnes un signal de détresse dans le monde réel – ce fameux MAYDAY – devient un appât pour attirer l’ennemi sur leur territoire, les hommes devenant leurs proies. Privilégiant l’ambiguïté au manichéisme, le long-métrage n’est heureusement pas qu’une histoire de guerre et de destruction mutuelle assurée. Se voulant porteur d’espoir, le parcours d’Ana, Marsha et leurs sœurs d’armes offre de beaux moments de grâce, insufflant un esprit de communion. Face à l’adversité, la sororité fait la force et ensemble nos femmes se serrent les coudes, s’entraident et s’élèvent.

Une cohésion qui transparaît dans le prestation collégiale du casting, Grace Van Patten et Mia Goth en tête, qui apportent une sensibilité et une pugnacité à leurs personnages qui, malgré les doutes les assaillant et les épreuves en travers d’elle, ressortent grandies de cette expérience hors du commun. Une évolution, particulièrement pour Ana, qui fonctionne grâce à une écriture tout en finesse. Outre la direction d’acteur, saluons la mise en scène riche en symbolisme de Karen Cinorre qui est l’autre atout indéniable de Mayday, avec un travail soigné au niveau de la construction de l’image, propice à l’évasion lorsque nous entrons dans cet univers alternatif onirique, ce que l’on doit à la photographie lumineuse de Sam Levy – enveloppant le film d’une douceur béate. Chaque plan est précautionneusement élaboré, pour un résultat de toute beauté.

Pour son plongeon dans le monde du long-métrage, Karen Cinorre ne se loupe pas et livre un premier essai prometteur, traitant avec singularité de la cause féministe avec un récit fantastique servant avec vigueur son message d’entraide et d’affirmation de soi, délivré sans opportunisme ni manichéisme. Visuellement sublime, ce voyage en pays imaginaire est une bonne surprise.

© Complementary Colors

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