Sept ans après Les Etendues Imaginaires, le cinéaste singapourien Yeo Siew Hua effectue son retour derrière la caméra avec Stranger Eyes. Porté par Chien-Ho Wu, Lee Kang-sheng, Anicca Panna, Mila Troncoso, Pete Teo ou encore Vera Chen, le long-métrage se concentre sur le désespoir de jeunes parents suite à la disparition de leur bébé…
Comme il l’avait laissé transparaître dans son premier long, Yeo Siew Hua se plait à privilégier la sensorialité pour exposer ses réflexions quant à cette société moderne dans laquelle nous évoluons, prenant la forme d’une coquille vide – où l’humanisme disparaît sur l’autel du capitalisme. Un point que l’on retrouve dans Stranger Eyes, qui aborde la désincarnation de l’être par le biais d’un polar en trompe l’œil, préférant porter son regard sur la face cachée de ses protagonistes, afin de mieux dénoncer un monde en plein repli sur lui-même. Si ce parti-pris trouble quelque peu au commencement, l’affaire qui devait accaparer l’attention du spectateur s’avérant anecdotique dans sa construction, petit à petit la déambulation désenchantée dans les rues d’un Singapour aseptisé proposée par le cinéaste révèle sa véritable nature, à savoir un drame sur l’isolement, sur les effets néfastes d’une vie par procuration, via des artifices illusoires.
Si les yeux sont les fenêtres de l’âme, ceux-ci perdent de leur éclat lorsqu’ils ne se concentrent plus sur le monde les entourant, lorsqu’ils se déconnectent de la réalité. Une perte d’étincelle, se retrouvant au cœur des enjeux du film, qui se concentre sur la quête désespérée d’un couple cherchant à retrouver leur fille, disparue lors d’une sortie dans un parc. Un événement tragique, fragilisant l’équilibre de ce cocon familial dans lequel baignait Junyang, Peiying et la petite Bo, bambin leur ayant été arraché il y a trois mois de cela. Mais si l’enquête pour la retrouver piétine, la réception d’un mystérieux DVD va rebattre les cartes pour ces parents désunis, déterminés à retrouver la chair de leur chair. Ainsi, à travers des images filmées à leur insu par ce qui semble être un voisin de palier, ces derniers vont voir leurs petits secrets rejaillir de l’ombre, pour mieux apporter un éclairage nouveau sur leur personnalité, leur mal-être.
Soit le point de départ de l’intrigue tissée Yeo Siew Hua qui, au gré des différents flux vidéos s’offrant à lui – que ce soit caméscope, appareil photo, caméra de surveillance – monte le film d’une génération ayant cessé de regarder vers l’avant, préférant oublier les vicissitudes de l’existence en s’adonnant à des plaisirs solitaires – les éloignant de leurs priorités. Grâce à cet aspect voyeuriste, qui est un élément crucial du script, Stranger Eyes prend une dimension intimiste pour le moins malaisante, se servant intelligemment de la multiplicité de points de vues subjectifs pour que se reflètent les aspérités de nos personnages, piégés dans ces murs de bétons qu’ils se sont forgés. À force de se barricader, de se renfermer sur soi-même, ceux-ci deviennent de ternes figures fantasmagoriques (un état léthargique renforcé par la mise en scène sibylline du réalisateur), se devant de faire face à leurs erreurs, de leurs regrets histoire de reprendre pied. Ce qui donne lieu à une œuvre désabusée, sachant captiver par son atmosphère hypnotique et la prestation ambiguë de ses principaux protagonistes, en l’occurrence le trio Chien-Ho Wu, Lee Kang-sheng, Anicca Panna.
Avec Stranger Eyes, Yeo Siew Hua concentre son regard sur une société en repli sur elle-même à travers un drame intime exposant de manière hypnotique les errances de l’être humain – déboussolé.
