Repéré il y a de cela quatre ans avec le court T’es morte Hélène, Michiel Blanchart débarque aujourd’hui sur grand écran avec son premier long intitulé La Nuit se traîne. Comprenant au casting Jonathan Feltre, Natacha Krief, Jonas Bloquet ou encore Romain Duris, ce thriller nerveux se concentre sur la fuite en avant de Mady, un étudiant opérant en tant que serrurier, se retrouvant dans le collimateur de criminels après avoir déverrouiller malgré lui une porte qui aurait dû rester fermée.
À l’occasion de la sortie en salles du film, SeriesDeFilms s’est entretenu avec le réalisateur belge, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions.
SeriesDeFilms : Le passage du format court au long peut parfois s’apparenter à un parcours du combattant mais force est de constater que pour vous, votre trajectoire se révèle ascensionnelle depuis l’excellent accueil réservé à T’es morte Hélène. Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsque vous vous êtes embarqués pour ce premier film, notamment co-produit par Gaumont ?
Michiel Blanchart : Il est vrai que le succès de T’es morte Hélène m’a sans doute ouvert quelques portes notamment celle de Gaumont. C’est évidemment une chance mais aussi une responsabilité énorme. J’étais très anxieux de faire mon premier long-métrage, un film très ambitieux en ayant autant de regards tournés vers moi. Quand on nous fait confiance comme ça on se dit qu’on n’a pas le droit à l’erreur… Or sur un premier film on en fera forcément ! Malgré tout grâce à une équipe soudée, une bonne préparation et un scénario dans lequel on croyait tous on est parti confiant dans l’aventure.
Comme l’indique le titre du film, tirée d’une chanson phare de Petula Clarke, La Nuit se traîne réunit fortuitement des âmes esseulées au parcours diamétralement opposés qu’ils soient du bon ou du mauvais côté de la légalité pour les mieux pousser dans leurs retranchements, les couler inéluctablement vers le fond. Ainsi, l’isolement de chacun se retrouve exacerbé par leur fuite en avant respective, un paradoxe alimentant cette ambiance entre chien et loup dans laquelle baigne le long-métrage.
En termes d’écriture, comment êtes-vous parvenu à maîtriser cette navigation en zone grise, d’où personne ne ressort réellement vainqueur ? Ne pas se contenter du manichéisme était-ce un objectif dès le départ ou bien la l’étoffement de vos principaux protagonistes est venue au gré des sessions d’écriture ?
L’objectif c’était de comprendre les personnages. De se reconnaitre en eux. Ne pas avoir les «bons» et les «méchants» mais une situation qui antagonise les personnages les uns envers les autres. Je trouve que dans un film d’action les conflits sont beaucoup plus prenants si on a de l’empathie avec tous les personnages qui s’affrontent. C’est un film rempli de conflits moraux avec des personnages qui ne font pas toujours les bons choix, mais je ne voulais pas les juger.
À la collaboration de votre scénario, nous retrouvons Gilles Marchand, connu entre autres pour son travail avec Dominik Moll. Pour quels éléments avez-vous besoin de son regard et comment vos sensibilités personnelles se sont conjugués pour mener à bien ce thriller ?
Gilles Marchand n’est intervenu que pour une lecture. Il nous a fait l’honneur de lire le scénario et puis j’ai passé une heure au téléphone avec lui et m’a donné quelques bons conseils. Il avait vraiment bien compris le ton est les intentions du film et m’a surtout rassuré et aidé à faire confiance à mon récit.
Pensée comme une fuite en avant, La Nuit se traîne prend un malin plaisir à ne jamais réellement lâcher la pression sur ses personnages, constamment sur le qui-vive, scènes d’actions pour accentuer ce sentiment d’urgence.
Comment avez-vous appréhendé cette notion de danger avec votre distribution, que ce soit niveau psychologique, physique ou question mise en scène ? Votre film cumulant quelques séquences musclées, vous avez sans nul doute donné du fil à retordre à Jonathan Fletre qui incarne Mady mais également Thomas Mustin, qui donne de leur personne devant votre caméra.
C’est par nature un film très physique et viscéral. Les comédiens et tout particulièrement Jonathan ont fait beaucoup de préparation physique. Bien sûr beaucoup de répétition pour assimiler en toute sécurité les chorégraphies mais aussi dans le cas de Jonathan une préparation physique pour lui permettre d’avoir l’endurance nécessaire pour tenir sur le tournage.
C’était important pour moi que les scènes «d’action» ne soient pas juste des scènes de cascade entre deux scènes dramatiques. Les poursuites et les bagarres sont au cœur du récit ! C’est là que les personnages se révèlent ! Par leurs choix, par les émotions qu’ils traversent, les trahisons, les entraides, la violence etc… C’est les scènes physiques qui souvent articulent le récit, font avancer l’histoire et font évoluer nos personnages. Le challenge pour les comédiens était donc d’être capable de tout donner physiquement tout en incarnant le personnage et communiquer tous les enjeux émotionnels de ses scènes.
En parlant de caméra, saluons l’utilisation efficace de drônes durant plusieurs moments clés, que ce soit la scène d’ouverture ou les courses-poursuites présentes en cours de route. Selon vous, en quoi cette technologie est-elle un atout cinématographiquement parlant ? Des séquences ont-elles été repensées dès la possession de ces drônes ou bien tout était déjà storyboardé ?
Les drones ne sont qu’un outil comme un autre. La manière dont je travaille toujours c’est d’imaginer la meilleure façon de filmer une scène, de créer le langage du film et de concevoir la meilleure façon de la raconter. Une fois que les plans sont conçus on regarde si c’est possible de les réaliser et si oui, comment ? L’avantage des drones c’est qu’aujourd’hui ils permettent de réaliser des plans qui auraient autrement été bien trop chères pour un film comme celui-ci. Un drone peut remplacer un hélicoptère, une grue motorisée etc.
Parmi les personnages de La Nuit se traîne, nous pouvons citer la ville de Bruxelles, une actrice majeure dans votre intrigue, dévoilant ses nombreuses facettes au fur et à mesure des déambulations de Maddy et de ses compagnons d’infortunes. Parlez-nous de votre rapport à la capitale belge et de la place que vous lui attribuez ici.
Bruxelles c’est ma ville ! J’y habite depuis 10 ans maintenant et je voulais m’autoriser la ré-imaginer, la fantasmer par le prisme du cinéma comme d’autres pays le font avec des villes comme New York, Paris, L.A., Hong-Kong, etc. Je voulais à la fois faire un portrait assez authentique de la ville que les bruxellois vont reconnaitre, tout en lui conférent un aspect plus grand que nature.
Pour donner du corps au parcours chaotique de votre héros, vous agrémenter la fièvre inhérente à sa situation précaire au délitement progressif de notre société, l’intrigue se déroulant au cours d’une soirée de manifestation pour la cause Black Lives Matter prenant une tournure dramatique. Une fibre sociale servant de miroir à cet embrasement dans lequel se retrouve Maddy, personne n’étant finalement à l’abri dans ce monde où le vivre-ensemble paraît de plus en plus comme une illusion.
En quoi était-ce essentiel pour vous d’aborder cette thématique sociétale précise ?
C’est difficile pour moi d’analyser cela avec du recul… C’est comme ça que le récit a pris forme. C’était la rencontre entre une envie de cinéma (un thriller urbain sur une seule nuit) et une envie plus intime de dépeindre une réalité actuelle et brulante. Je ne voulais pas faire un film à charge/à message car j’estime que ce n’est pas ma place, mais tout artiste est obligé de parler du monde dans lequel il vit à travers son travail. Le monde dans lequel on vit actuellement est plein de colère, de violence et d’injustice. Ça se reflète dans le film.
Malheureusement les violences policières existent et sont toujours d’actualité, et la question du vivre ensemble également dans une Europe où la montée de l’extrême droite se repend. Dans les thriller, les films « policier », souvent on se pose la question : « mais pourquoi le personnage n’appelle pas tout simplement la police ? » Et bien ici cette question de cinéma devient une question sociétale.

© Mika Cotellon – 2024 – DAYLIGHT INVEST – FORMOSA PRODUCTIONS – QUAD FAM – GAUMONT – FRANCE 3 CINEMA – A PRIVATE VIEW – RTL BELGIUM – VOO
Propos recueillis par Romain Derveaux