Quatre ans après Marche avec les Loups, Jean-Michel Bertrand effectue son retour derrière la caméra avec Vivre avec les Loups, troisième et ultime volet de sa trilogie consacrée à ce roi de la forêt, s’articulant sur la cohabitation de l’espèce avec l’homme. À cette occasion, SeriesDeFilms s’est entretenu avec le réalisateur, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions.

SeriesDeFilms : Avec Vivre avec les Loups, vous clôturez une trilogie entamée sur grand écran en 2017, s’articulant sur la résurgence de ce roi de la forêt dans le paysage hexagonal. Après avoir suivi de près la piste de ces animaux, vous vous consacrez cette fois à son rapport avec l’Homme, soit un sujet controversé comme en témoigne l’introduction de votre film. Dans quel état d’esprit avez-vous abordé la production de ce troisième volet ? 

Jean-Michel Bertrand : Eh bien dans un état d’esprit de réponse à la haine. Et une réponse en forme de main tendue, de questionnement, de dialogue. Je me suis bien rendu compte que le loup était un sujet clivant et la meilleure réponse – pour moi en tout cas – à tout cela, c’est de déconstruire déjà les postures, de déconstruire la vision que l’on a du loup que l’on soir « pro » ou « anti » et de repartir sur des bases d’empathie et d’ouverture. 

Vous avez d’ailleurs effectué une série d’avant-premières pour ce film, qui ont amené logiquement au débat, ce qui doit vous rassurer quant à votre démarche.

Ouais, ouais et c’est vraiment quelque chose que j’aime. D’ailleurs les débats sont des éléments clés, ayant mené à la production de chacun de mes films. C’est à dire qu’au départ, avec mon producteur Jean-Pierre Bailly je devais seulement faire La Vallée des Loups et l’on était déjà bien content de l’avoir réalisé. Et c’est à l’occasion de débats avec le public dans des salles de cinéma – et de tous leurs questionnements – que je me suis dit, il faut un faire un second. Il y avait largement de quoi faire un deuxième film en parlant de la territorialité des loups, leur dispersion, ce que beaucoup ne connaissent pas. En présentant Marche avec les Loups, est arrivé inévitablement la question de la coexistence et je me suis dit que je ne pouvais pas en rester là. II fallait faire entrer des humains dans la boucle. Il faut aller voir des gens, il faut mettre ce sujet sur la table et c’est pour cela que ce troisième volet est arrivé.

Combien de temps avez-vous arpenté les Alpes pour avoir le contenu nécessaire pour votre long-métrage ? Comme on le sait, tourner un documentaire animalier se fait au rythme de la faune et non au rythme de l’humain derrière la caméra, ce qui impose une certaine minutie pour capter la vie sauvage.

Moi j’ai du temps, beaucoup de temps. Cela fait dix ans que je me consacre entièrement à cela. A part lorsque je suis dans des périodes de promotion comme actuellement, je suis toujours sur le terrain. Sur un mois, je vais passer trois semaines seul, à faire ma vie, mes bivouacs, à relever mes caméras automatiques, à pister et à filmer aussi car j’adore filmer. Puis durant une semaine, toute l’équipe va venir me rejoindre pour remettre en scène ce que j’ai vécu. On est une toute petite équipe, je travaille depuis le début avec Marie Amiguet, qui m’a filmé dans les deux précédents opus et là elle a réalisé La Panthère des Neiges avec Vincent Munier donc elle était quand même un peu occupée. Du coup j’ai deux autres chefs opérateurs et en fait ces trois personnes Marie Amiguet, Pierre Sellier et Bruno Peyronnet, ce sont relayés pour venir me suivre une fois par mois. On a procédé de la même façon au niveau des rencontres avec les gens. J’allais passer du temps avec eux et quand je pensais que c’était mûr, l’équipe technique venait. Il y a également dans celle-ci Boris Jollivet, l’ingénieur du son, qui fait un travail fabuleux. Il vient ponctuellement nourrir le long-métrage de ses sons, qu’il enregistre sur place.

Il est vrai que le travail sur le son aide à l’immersion, à se sentir au plus proche de la nature et ce à travers l’écran.

Il y a un gros travail en effet. Boris est un audio naturaliste, il n’est pas dans l’illustration sonore. C’est à dire que généralement dans un film quand on voit un arbre, on entend « cuicui » mais l’on ne sait pas d’où cela provient. Là vous avez de vrais oiseaux, de vrais insectes, à la bonne saison, à la bonne altitude, au bon endroit. Toutes les prises de son sont effectuées en 5.1, en quadriphonie, pour justement rendre au maximum cette réalité, cette beauté au cinéma.

Votre démarche de pédagogie quant à la cause du loup a t-elle évoluée au gré de l’avancée du tournage et des témoignages recueillis ?

Si, justement parce qu’on est dans le questionnement. Le but n’est vraiment pas d’apporter des réponses, parce que les réponses toutes faites ça n’existe pas. La démarche était d’aller au contact de gens ouverts, qui m’ont paru intéressants car étant dans la réflexion. Et ces personnes sont un peu des invisibles on va dire, ils ne représentent qu’eux-mêmes. Souvent dans ces milieux là, que ce soit celui de la chasse ou de l’élevage, vous avez des gens qui représentent plus des idéologies et on entend par conséquent des discours qui sont toujours les mêmes. Alors qu’ici vous avez des discours très personnels et qui d’après moi enrichissent cette réflexion. Le tout dans la tolérance et le respect. 

Effectivement, ce ne sont pas des idées arrêtées, plus vous discutez avec eux, plus l’on entrevoit une possibilité de réellement se questionner sur cette notion de coexistence.

C’est ça. D’ailleurs c’est très marrant car comme vous l’avez vu dans le film on est là au départ pour parler des loups puis très rapidement on déborde et on refait le monde, en partant sur des sujets plus vastes parce qu’on se rend bien compte que tout cela est lié. C’est une façon d’être au monde.

Comme le dit l’adage, la nature reprend toujours ses droits. Pensez-vous qu’il sera un jour possible de trouver un équilibre pour que nous puissions coexister avec le loup ? Sa réapparition de part et autres des Alpes impose une réelle réflexion quant à cette question, de plus en plus cruciale, ce que souligne votre documentaire.

De toute façon les loups quelque part nous l’impose un peu parce que qu’on le veuille ou non ils sont toujours là. Même si l’on voulait tirer – là aussi il y a un vaste débat sur les tirs, comme on le dit dans le film les tirs de défense de troupeaux ou autres ce n’est pas un problème puisque les loups ne se font pas de cadeau entre eux. Nous ne sommes pas là pour leur en faire et leur offrir à manger avec des plats préparés. Après cette vision de régulation, de tirs préventifs et donc de tirer beaucoup de loups – qui est la volonté de certains – créé plus de problèmes que d’avantages dans la mesure où cet animal se régule lui-même et arrive à ne pas être en surnombre sur les territoires afin de préserver leurs ressources, leur nourriture. En revanche si vous en enlevez de façon importante, vous allez avoir des appels d’air comme on dit, et vous allez avoir des reproductions plus importantes, des dispersions de jeunes loups plus importantes et finalement vous n’éviterez pas les attaques. Le but c’est vraiment d’éviter ces attaques, donc il faut se positionner sur le terrain de la biologie du loup pour arriver à trouver des solutions. 

Et vous sentez qu’il y a de réelles avancées dans ce domaine ? Vous qui êtes un expert en la matière.

Je suis passionné mais je n’ai pas la prétention d’être un expert. J’apporte ma petite pierre. Plus j’avance et plus j’ai de doutes, on est toujours dans le questionnement. De toute façon vous avez des tas de pays dans lesquels les loups n’ont jamais disparu et où la coexistence se fait. Après, c’est vraiment une volonté culturelle et c’est pour cela que j’ai tourné des séquences dans les Abruzzes, parce que ce n’est pas loin de nous, on reste en Europe et l’on voit qu’il y a eu une volonté culturelle et politique de coexister avec les grands prédateurs. Et d’en faire même un fond de commerce. Aujourd’hui le problème dans les Abruzzes est plutôt de gérer le nombre de touristes que de gérer le nombre de prédateurs. Quand on a une volonté de coexister, ça peut marcher. Malheureusement, nous en France, comme dans le reste de l’Italie, on reste dans cette vision surplombante et verticale du mec qui doit décider de qui doit vivre ou ne doit pas vivre. Surtout avec cette obsession des tirs, ce côté mortifère qui fait qu’il y a des combats à mener. Parce que là on retourne un peu en arrière j’ai l’impression.

Gebeka Films

Propos recueillis par Romain Derveaux

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