[Critique] Une Vie Secrète, tapis dans l’ombre

Trois ans après Handia, les réalisateurs basques Jon Garaño et Aitor Arregi font leur retour derrière la caméra en compagnie de leur comparse José Mari Goenaga pour Une Vie Secrète, qui comprend au casting Antonio de la Torre, Belén Cuesta, José Manuel Poga, Vicente Vergara et nous entraîne dans l’Espagne franquiste pour nous parler du calvaire vécu par certains partisans républicains, devant se résoudre à un choix de vie radical pour survivre…

Avec Une Vie Secrète, Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga mettent en lumière un pan de la sombre réalité de l’ère franquiste et nous livrent un drame intimiste à la fois dur et sensible.

Se basant sur un phénomène réel, celui des « taupes », ces républicains ayant dû vivre reclus dans leur propre habitation suite à la Guerre d’Espagne et l’arrivée du général Francisco Franco au pouvoir, le long-métrage mêle la fiction à la grande Histoire pour nous explorer le chemin de croix de ces personnes et l’impact de cette vie entre quatre murs pour eux et leurs proches, pour un résultat poignant.

Ainsi, le scénario d’Une Vie Secrète, co-écrit par José Mari Goenaga et Enrique Asenjo réussi à nous embarquer avec force dans un huis-clos oppressant pour ses personnages et les spectateurs, qui montre avec âpreté et subtilité les ravages de la peur et de l’angoisse, pour mieux rendre hommage à ses résistants et convoquer les fantômes d’un passé pas si lointain. Difficile de ne pas compatir au sort d’Higinio, ce partisan républicain qui, après avoir échappé de peu aux troupes franquistes, convient de se cacher à l’abri des regards dans sa propre maison. Une décision prise d’un commun accord avec son épouse Rosa, qui va avoir des conséquences pour chacun d’entre eux.

Divisant leur long-métrage en chapitres, afin de mieux renforcer l’inexorabilité du temps qui passe et d’alterner les tonalités, plus ou moins dramatiques, Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga nous plongent durant près de deux heures trente dans l’infernal quotidien du couple. Si quelques longueurs se font parfois ressentir, dans sa globalité, on se laisse happer par cette histoire de survie, entre ombre et lumière. Se battant pour la liberté, Higinio se retrouve physiquement et émotionnellement prisonnier de sa condition de fugitif, devenant le simple spectateur de son existence et de celle de sa femme qui elle va devoir affronter la dure réalité de son époque.

Dans une Espagne où la dictature s’installe, Rosa affronte le danger, le tout sous le regard impuissant de son mari soit une situation intenable, qui ne laissera personne insensible. En parlant d’émoi, la seule émotion parvenant à tenir tête à cet état de terreur permanente dilué efficacement par notre trio de réalisateurs est celui de l’amour, qui se veut plus fort que tout. Tel est le message délivré à travers la série de revers et de tragédies se mettant en travers de nos protagonistes, puisque outre les exactions du monde extérieur sur leur quotidien, le temps et la distance jouent également un rôle important dans leur survie. Ce qui devait n’être qu’une solution à court-terme devient progressivement pour nos tourtereaux un piège interminable se refermant sur eux, ultime obstacle à leur bonheur conjugal et familial.

Comment tenir bon quand la peine semble interminable ? Comment se sortir physiquement et psychologiquement de la prison que l’on s’est construit autour de nous ? Des questionnements qui viennent accroître la profondeur de la réflexion quant au martyre qui nous est présenté ici. Une Vie Secrète tire d’ailleurs sa force de cette mise en exergue de l’abnégation face à l’adversité, qui doit beaucoup à la prestation sans faille de son tandem principal, Antonio de la Torre, réussissant avec sobriété à nous faire ressentir à l’écran la détresse et les atermoiements de Higinio tandis que Belén Cuesta illumine le film de sa présence, se montrant juste et bouleversante dans la peau de Rosa, dont on compatit à la douleur. Une puissante prestation qui lui a valu d’être récompensée dernièrement du Goya de La Meilleure Actrice.

L’autre point positif de cette fresque intimiste est le soin porté à la réalisation, riche en symbolique quant à la situation ici racontée. Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga utilisent leur cadre à bon escient et jouent avec ces notions d’enfermement et de fuite du temps. L’opposition entre la condition de Higinio et de Rosa est notamment symbolisée par un contraste saisissant, entre photographie sombre pour l’un – se voyant tapis dans l’ombre – et lumineuse pour la seconde, qui doit continuer à vivre. L’aspect claustrophobique propre au huis-clos fait son effet, soulignant l’impassibilité d’une telle situation, le monde extérieur et l’apparence de nos personnages changeant mais pas la prison dans laquelle ils cohabitent. Notons aussi le choix judicieux de se concentrer sur le hors-champ, qui renforce notre affect pour notre fugitif mais qui ajoute surtout une tension non négligeable, appuyant sur l’incertitude et la crainte face au sort de ce dernier et de l’amour de sa vie. Une mise en scène très intéressante à analyser, agrémentant la qualité d’Une Vie Secrète.

Nous éclairant avec tact sur un pan méconnu de l’histoire espagnole, Jon Garaño, Aitor Arregi et José Mari Goenaga nous plongent dans un huis-clos d’une grande intensité dramatique, montrant les ravages de l’homme et du temps sur un couple réduit à la captivité et aux mensonges pour espérer survivre. Un chemin de croix cruel et romanesque qui doit sa puissance émotionnelle au duo Antonio de la Torre/Belén Cuesta, bouleversants.

© Epicentre Films

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