Imaginé en 1938 par Jerry Siegel et Joe Schuster, Superman aura connu plusieurs vies que ce soit dans l’univers des comics, de la télévision mais également du septième art – dans lequel il sera parvenu à s’envoler peu de temps après la publication de ses premières aventures au sein de Detective Comics Inc. En effet, bien avant le serial Superman de 1948, première aventure en live action produite à destination du grand écran – porté par Kirk Alyn et Noel Neill – le public a été introduit à la mythologie de l’Homme d’Acier à travers une série d’animation chapeautée par Max et Dave Fleischer, cruciale dans l’évolution du personnage. Inversons la rotation de la Terre pour nous replonger au cœur de cette production super-héroïque ayant une place de choix dans le cœur des fans.
« C’est un avion ? C’est un oiseau ? Non c’est Superman ! »
Nous voici donc en 1941, époque où les ventes de comics sont en plein essor, attirant l’œil d’une major hollywoodienne, Paramount Pictures. Venant d’acquérir les droits d’adaptation cinématographique de cette dernière création du tandem Siegel/Schuster, la firme a dans l’idée de proposer dans les salles obscures des cartoons, confiant les rênes de ce projet à Fleischer Studios, avec qui elle collabore depuis plus d’une décennie (parmi leurs faits d’armes, Betty Boop ou encore Popeye). D’abord réticents à l’idée de transposer de la case à l’écran Superman, ses cofondateurs – dont les relations sont houleuses en coulisses – se voient finalement convaincre par les grands pontes de la Paramount, disposant d’un budget conséquent pour donner vie à cette relecture animée. Disposant d’une enveloppe de 50 000$, ce qui était un record pour l’une de leurs productions, les frères et leurs équipes se sont immergés dans cet univers héroïque, pouvant notamment compter sur l’aide de Joe Schuster pour le design de Clark et son alter-ego – le tout avec le plus grand soin.
Usant de leur procédé technique phare, à savoir la rotoscopie (pour faire court, tourner en prises de vue réelles puis dessiner, image par image par-dessus ces séquences filmées). le tout mis en Technicolor, Fleischer Studios s’est appliqué à ce que le produit fini plaise à la fois aux néophytes et aux fans de la première heure. Ce qui n’a pas manqué puisque lors de sa sortie en septembre 1941, le premier cartoon, nommé Le Savant Fou, fît office de galop d’essai des plus convaincants, sachant retracer l’origin-stoy de Kal-El/ Clark Kent tout en donnant du relief à ses exploits que ce soit en tant que journaliste au Daily Planet ou en tant que justicier dans les rues de Metropolis. Et tout ceci en dix minutes à peine. Grâce à la mise en scène impeccable de Dave Fleischer, dont le style art-déco se mariait idéalement au ton adulte donné à cette version, ce décollage fût synonyme de succès critique, le court-métrage ayant eu les honneurs d’une nomination aux Oscars. De quoi rassurer Paramount, qui avait déjà donné son feu vert à d’autres chapitres.
Ainsi, de l’automne 1941 à l’été 1942, Fleischer Studios réalisa neuf épisodes de ce qui devint une série S-F à part entière, augmentant d’un cran la qualité scénique et narrative des tribulations de notre kryptonien, constamment mis à l’épreuve et devant affronter une galerie d’ennemis qui n’ont pas froid aux yeux puisque outre notre diabolique scientifique et son rayons destructeur, Kal-El fait usage de ses pouvoirs contre une armée de robots (dans l’excellent Les Monstres mécaniques, qui inspira bon nombres de cinéastes – dont un certain Hayao Miyazaki), un gorille gigantesque ou encore un dinosaure. D’ailleurs en parlant des capacités de Superman, soulignons que celle du vol a été initiée au cours de cette épopée crayonnée, car auparavant notre héros se contentait de bondir – ce qui n’était pas des plus aisé à retranscrire au format animé. Parmi les autres décisions créatives qui forgeront la double-identité de notre protagoniste, signalons l’astucieuse trouvaille qu’est la transformation de Clark dans une cabine téléphonique, endroit idéal pour enfiler son costume en toute discrétion. Habile.

Un nouvel envol sous la bannière Famous Studios
Mais si tout se passait pour le mieux à l’image, derrière l’écran, le destin de la société tenue par Max et Dave transforma en profondeur la suite des aventures de Superman – celle-ci finissant par mettre la clé sous la porte suite à des difficultés financières dont il était difficile de se relever. Hypothéquée à Paramount Pictures, l’ère Fleischer Studios se termine malheureusement en eau de boudin, les dissensions en interne de même que les échecs au box office de certaines de leurs productions (dont celui du film Les Voyages de Gulliver, qui devait damer le pion à Blanche-Neige et les Sept Nains) ayant eu raison du concurrent direct de Disney à l’époque. Virés par la major, les frères disparurent du paysage hollywoodien, ce qui compliqua fortement la suite de la série – toujours aussi populaire après la projection de Terreur au cirque en août 1942. Alors que faire ? Arrêter le show ?
Désireuse de poursuivre son exploration du monde de l’animation, Paramount pris le contrôle total de cette filiale – qui fût renommée Famous Studios. Restée indépendante, cette dernière mit en avant trois figures de Fleischer Studios, le directeur commercial Sam Buchwald, le storyboarder Isadore Sparber ainsi le gendre de Max Fleischer, l’animateur en chef Seymour Kneitel. Trois dirigeants devant se faire à des contraintes de taille quant à la poursuite de Superman, disposant désormais de moins de moyens. Ce qui créé une véritable césure au sein de la série puisque dès la sortie du volet intitulé Le Bombardier, en septembre 1942, s’opère un changement de tonalité. En effet, alors que la Seconde Guerre Mondiale plonge la surface du globe dans l’incertitude la plus totale, l’horreur de la réalité prend le pas sur la magie de la science-fiction. Et Superman devint un objet de propagande, croisant le fer avec des espions japonais, des nazis mais également avec un sosie d’Adolf Hitler (en conclusion de l’épisode Les Tambours de la Jungle).
S’achevant en juillet 1943 avec un dix-septième court-métrage, L’Agent Secret – qui marqua les esprits par l’absence de Lois Lane dans l’intrigue, coupée au montage – la série d’animation resta malgré tout solide sur ses appuis, ce qui aida à conforter son statut d’œuvre emblématique au sein de la galaxie Superman, donnant les clés d’une transposition de qualité, où le respect du matériau d’origine ne dépareille pas avec recherche d’innovation – que ce soit en termes d’écriture et de réalisation. Si ces quelques lignes vous ont donné envie d’en savoir plus sur ces cartoons au charme immuable, sachez que ceux-ci viennent de se refaire une beauté en Blu-ray. En effet, le distributeur français MAD a récemment édité via son label Moon Squad un coffret réunissant l’intégrale de ce que l’on appelle communément Max Fleischer’s Superman, renfermant les dix-sept épisodes de cette ère dans des versions restaurées venant nous rappeler en quoi le travail de Fleischer/Famous Studios reste un modèle de réussite.