Douze ans après avoir pris part à la co-réalisation de Hunting Diamond Jo, aux côtés d’Augustin Rebetez, Dimitri Procofieff et Nicolas Lieber (tous membres du collectif Le Cowboy Noir), le photographe, auteur et journaliste suisse Claude Baechtold effectue son retour en solo derrière la caméra avec Riverboom. Un documentaire retraçant son périple dans une Afghanistan post-11 septembre aux côtés de ses confrères journalistes Paolo Woods et Serge Michel.
Comme le disait Montaigne, les voyages forment la jeunesse, aidant ceux prenant leur paquetage pour s’éloigner de leur lieu de vie à appréhender différemment l’environnement dans lequel ils gravitent, à poser un regard plus mature sur leur quotidien. Et ce peu importe l’endroit où l’on se trouve. Car en dépit du danger inhérent aux exactions de l’Homme, aux tumultes de Mère Nature, il y a toujours du beau en ce bas monde. Ce que souligne Claude Baechtold avec son premier long-métrage solo, Riverboom, qui se concentre sur une expérience personnelle vécue au début des années 2000, un reportage dans une Afghanistan alors en pleine Pax Americana.
En acceptant la proposition de Serge Michel (qui à l’époque venait de recevoir l’emblématique Prix Albert-Londres pour son travail en Iran) de prendre un billet pour Kaboul et de le suivre sur le terrain, celui qui n’était alors que simple typographe va s’embarquer la fleur au fusil dans une équipée sauvage synonyme d’odyssée cathartique, ce dernier s’apprêtant à panser ses blessures intimes au gré de ses interactions avec la population locale mais surtout au contact de ses compagnons de route. Car outre son confrère, prêtant sa plume pour Le Monde, Baechtold est également entouré de Paolo Woods, photographe de guerre toujours prêt à s’engouffrer dans le feu de l’action. Un trio apprenant à faire un pas vers l’autre, le tout à travers un road-trip pour le moins périlleux au cœur d’un pays en pleine mutation, pensant retrouver un semblant de stabilité après des décennies de guerres.
S’il avait déjà mis en images ce périple à travers un court titré Sublime Afghanistan, le cinéaste lui offre une autre caisse de résonance en se servant de ses cassettes vidéos qui, pour l’anecdote avaient été égarées dès son retour en Suisse, lors de leur numérisation…pour mieux lui être rendues deux décennies plus tard. Soit le point de départ cocasse de Riverboom, donnant ironiquement le ton de cette œuvre, qui privilégie un certain humour pince sans rire pour conter le récit de trois pieds nickelés en terre inconnue. Au gré de leurs pérégrinations dans une Afghanistan en pleine transition au lendemain des attentats du 11 septembre, ces camarades d’infortune vont apprendre à se jauger, se juger, se connaître, pour mieux avancer de concert dans une zone où le danger rôde partout. En effet, quoi de mieux que d’engloutir les kilomètres et s’éloigner de Kaboul, des forces armées américaines et de l’OTAN pour donner du corps à leur tentative de prendre le pouls d’un pays instable depuis la fin des années 70 (et son invasion par l’URSS, élément déclencheur d’une longue période de conflits) ?
À la vue des morceaux choisis par Claude Baechtold, qui sera devenu caméraman au débauché grâce à la roublardise d’un Serge Michel aguerri à l’improvisation sur le terrain, les différences de caractère et d’approche du journalisme de nos protagonistes se veut le moteur du documentaire, offrant un contrepoids au contexte géopolitique propre au territoire sur lequel ils naviguent à vue. La réalité d’une nation autrefois progressiste et n’étant désormais plus que l’ombre d’elle-même se révèle sous divers angles, selon le regard de chacun, qu’il soit naïf comme celui de notre réalisateur/narrateur ou plus aguerri comme celui de ses collègues Serge mais surtout Paolo – offrant une réflexion sur la puissance évocatrice de l’image. De quoi enrichir cette photographie pour le moins contrastée de l’Afghanistan proposée par notre réalisateur, l’alliance de sa vision et du travail de ses collègues en élargissant son spectre des couleurs dans la mesure où l’on constate les affres d’un régime totalitaire sur la population mais également les aspects les plus absurdes, s’exposant via témoignages et rencontres parfois improbables (comme un tête à tête avec un fantasque seigneur de guerre disposant d’un arsenal qui en ferait pâlir plus d’un).
Mais là où Riverboom tire son épingle du jeu dans sa catégorie filmique, c’est qu’il s’amuse à déborder du cadre, que ce soit en termes de montage mais également question narration, les commentaires de Claude Baechtold sur ces vestiges de son passé aidant à instaurer une atmosphère toute en légèreté, lui permettant même d’opérer à des ruptures dans son récit pour se raconter. En atteste la raison l’ayant amené à plier bagage pour quitter sa Suisse direction l’Asie centrale. En l’occurrence un deuil, amenant à une introspection et le besoin de regarder vers un nouvel horizon, de tourner la page. Ce qui arrivera au cours de ce road-trip totalement chaotique lors d’une nuit fatidique sur la fameuse rivière riverboom, un instant suspendu empreint d’onirisme (le réal sort de sa boîte à archives des vidéos intimes qu’il incorpore dans la diégèse de son film).
Se partageant entre reportage, roman d’amitié et séance de psychanalyse, cette proposition iconoclaste qu’est Riverboom n’est pas exempt de maladresses, son humour ne paraissant pas toujours approprié à ce que l’on voit à l’écran, mais dans l’absolu ce point est contrebalancé par la bonhommie se dégageant des séquences de ce journal de bord bordélique, l’humanisme de nos trois principaux compères aidant à se laisser porter sur le fil de l’aventure.
