Sept ans après le court-métrage A Place of Happiness, le réalisateur nigérien Babatunde Apalowo s’attèle à son premier long avec Toutes les couleurs du monde, qui comprend au casting Tope Tedela, Riyo David, Martha Orhiere et se concentre sur la trajectoire personnelle d’un chauffeur-livreur de Lagos en plein tumulte sentimental…
Récompensé du Teddy Award du meilleur film de fiction lors de la dernière édition de la Berlinale ou encore du prix du public au festival Chéries-Chéris (ex-aequo avec On the Go, Julia de Castro & Marìa Gisèle Royo), l’heure est finalement venue pour Toutes les couleurs du monde de se révéler dans les salles obscures. L’occasion de découvrir un talent provenant du Nigéria, Babatunde Apalowo, qui signe ici un premier long-métrage tout en délicatesse, abordant avec tact un sujet pour le moins tabou dans son pays, l’homosexualité.
Faisant office d’acte engagé, d’autant plus dans une nation où les droits s’appliquant aux personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres sont réduites à peau de chagrin, ce drame sensibilise sur cette problématique avec une pudeur qui en fait sa force. Comment assumer sa sexualité lorsque l’on connaît les terribles répercussions que cela peut avoir ? Telle est la ligne directrice du scénario, qui se concentre sur les émois intérieurs de Bambino, un chauffeur-livreur voyant son existence troublée à la suite d’une rencontre fortuite avec Bawa, le gérant d’un kiosque se rêvant photographe. En croisant leur regard dans l’objectif de l’autre, nos deux hommes vont dès lors tracer un petit bout de route ensemble. Sauf que cette histoire d’amitié naissante semble provoquer quelque chose en notre protagoniste, des sentiments refoulés au plus profond de son être.
Au milieu d’un Lagos bouillonnant de vie, s’expose ainsi la solitude de ceux ne pouvant exprimer comme il se doit leurs ressentis, leurs émotions, le poids inhérent aux diktats de la société dans laquelle ils évoluent s’avérant un obstacle pour le moins difficile à franchir. Ce dont témoigne Babatunde Apalowo en s’appuyant sur les contrastes que ce soit en termes d’écriture et de mise en scène, enfermant ses personnages dans des cadres épurés aux antipodes de l’effervescence de la ville, soulignant judicieusement de leur isolement. Au contact de Bawa ainsi que d’Ifeyinwa, une voisine entreprenante, la détresse émotionnelle de Bambino prend subrepticement de l’épaisseur, car ayant une valeur universelle, beaucoup pouvant se retrouver dans cette incapacité à laisser son cœur transparaître toute la largeur de son spectre.
La peur du regard de l’autre est grande, notamment au Nigéria, un point nullement éludé mais abordé là aussi avec un certain sens de la retenue, les rares éclats du script privilégiant la discrétion à la démonstration à travers l’utilisation du hors-champ. Ce qui permet au réalisateur de se concentrer sur sa direction d’acteur, laissant le soin au trio central formé par Tope Tedela, Riyo David et Martha Orhiere de se reposer sur la sincérité de leur jeu pour que le public soit compatissant à l’égard de leur alter-ego. De quoi croire en ces atermoiements amoureux entre Bambino, Bawa et Ifeyinwa, qui passent progressivement de la peur, du rejet à l’acceptation de soi malgré une situation précaire, due au patriarcat (sur ce point, la notion du mariage aurait gagné à être creuser davantage via le parcours de cette dernière, malgré un final pertinent).
