Trois ans après une parenthèse sur Apple TV+, où elle a pu sortir On The Rocks – qui marquait ses retrouvailles avec Bill Murray – Sofia Coppola vient de retrouver le chemin des salles obscures avec Priscilla, comprenant au casting Cailee Spaeny et Jacob Elordi. Soit un biopic retraçant le parcours de Priscilla Beaulieu, adolescente dont la vie va être bouleversée par sa rencontre avec un certain Elvis Presley…
Depuis ses débuts en tant que réalisatrice, il y a de cela vingt-cinq ans, Sofia Coppola s’applique à poser son regard sur des personnages féminins essayant de s’extraire de leur condition, de s’émanciper d’un cadre social pré-établi dans lequel elles ne s’épanouissent pas. Une thématique majeure, que l’on retrouve tout naturellement dans cette mise en lumière du destin de Priscilla Presley, la réalisatrice se basant sur le roman autobiographique Elvis et moi, signé en 1985 par la comédienne (et ex-épouse du King) en personne avec l’aide de Sandra Harmon, pour poursuivre son travail d’analyse quant à l’affirmation de soi et la réappropriation de son histoire, de son corps.
Car si nous retrouvons au cœur de ces mémoires la romance entre Priscilla et Elvis Presley, ce qui compte réellement est le point de vue de la narratrice sur ce récit qui est le sien. Son ressenti donne du corps à cette plongée dans les coulisses du star system, remettant en contexte une relation que le grand public n’aura connue qu’à travers les tabloïds, les reportages. Et comme l’on se doute, derrière les strass et les paillettes, la vie n’est pas si rose que l’on veut bien nous le vendre. Cet envers du décor est d’ailleurs ce qui inspire Sofia Coppola ici, ce huitième long-métrage lui permettant d’apporter une pierre supplémentaire à son oeuvre, dans un spleen qui lui est propre. Comment s’envoler vers de nouveaux horizons lorsque l’on se retrouve par la force des choses tel un oiseau en cage ? Telle est la question centrale de Priscilla, qui se veut un drame raffiné se servant de l’ennui pour illustrer son propos quant à la nocivité de l’emprise, aussi subtile soit-elle.
Prenant le total contre-pied du Elvis de Baz Luhrmann, ce biopic privilégie l’intériorité à l’extravagance, puisant dans ses silences, ses répétitions les éléments amenant à comprendre le quotidien de Priscilla Beaulieu, une adolescente dont la vie se résumera durant près d’une décennie à exister dans l’ombre de son illustre époux. De leur rencontre sur une base aérienne allemande, à une époque où le nom de Presley dépassait déjà les frontières de l’Amérique à une relation de couple dans les décors feutrés de Graceland, il n’y a qu’un (long) pas. Passée une phase d’exposition préfigurant de ce qui nous attendra par la suite, où la notoriété du King joue un rôle prépondérance dans son idylle avec celle qui deviendra sa femme, le script de Sofia Coppola se joue de la temporalité pour marquer des points. Cherchant à s’appuyer sur l’empathie du spectateur pour compatir à l’existence terne et morose de sa protagoniste, la cinéaste ralentit sévèrement le rythme, que ce soit en terme d’écriture et de mise en scène.
Un parti-pris n’ayant rien d’étonnant lorsque l’on connaît sa filmographie. Doucement mais sûrement, les liens du coeur unissant Priscilla et Elvis s’étiolent, alors que la carrière de ce dernier s’avère finalement tout ce qui importe. Entre les tournées, les tournages ou encore la présence systématiques de l’entourage de la star, difficile de consolider comme il se doit un couple. Aux côtés d’un homme inaccessible, piégée dans le domaine de Graceland, plus proche d’une prison dorée que d’un havre de paix, un sentiment d’insécurité – et de malaise – s’installe. Comme l’évoque sans équivoque Coppola à travers des plans fixes où la profondeur de champ se veut plus parlante que des paroles (à l’exception de discussions téléphoniques creusant ce fossé entre les époux), notre protagoniste fait malheureusement partie des meubles, faisant office de trophée que l’on expose lorsque l’on veut parfois épater la galerie. D’où la nécessité de reprendre le contrôle, de ne plus être cette poupée sophistiquée attendant sagement à la maison que monsieur daigne rentrer, surtout lorsque celui-ci multiplie les fautes.
Hélas, en étirant plus que de raison son récit, la réalisatrice rate le coche quant à l’épiphanie amenant à la libération physique et métaphorique de son héroïne, sa quête émancipatrice manquant cruellement d’éclat et paraissant même anecdotique, affaiblissant de ce fait l’ensemble du film. Un ultime acte bancal ne rendant pas justice à la trajectoire ascendante de Priscilla Presley, en dépit de la prestation riche en nuances de Cailee Spaeny, qui fait passer l’intégralité de sa palette de jeu par le biais de son regard, sublimé par la caméra de Sofia Coppola. La comédienne est clairement l’atout phare de Priscilla, éclipsant son partenaire Jacob Elordi – qui ne démérite pas dans la peau d’Elvis – aidant à passer outre les faiblesses d’un scénario tournant parfois à vide en fin de parcours. Resserrer l’intrigue sur une heure et demi plutôt que deux heures aurait été plus judicieux pour que le long-métrage soit réellement convaincant.
Fidèle à elle-même, Sofia Coppola nous livre un drame tout en spleen et délicatesse avec Priscilla, biopic permettant à la réalisatrice de poursuivre sa réflexion sur la condition féminine et le besoin de s’émanciper pour exister. Tantôt subtil, tantôt redondant, le long-métrage parvint malgré tout à capter l’attention grâce à la performance de Cailee Spaeny – récompensée à juste titre lors de la Mostra de Venise.
