[Critique] Mank, la grande désillusion

Six ans après Gone Girl, David Fincher fait enfin son grand retour à la barre d’un long-métrage. Après une parenthèse télévisée (Mindhunter) le cinéaste revient avec Mank, un biopic consacré au scénariste Herman J. Mankiewicz, qui a contribué à l’écriture de l’un des chefs-d’œuvre du septième art. Citizen Kane. Réunissant au casting Gary Oldman, Lily Collins, Tuppence Middleton, Amanda Seyfried ou encore Charles Dance, celui-ci nous propulse dans le Hollywood des années 30 et dans la vie dissolue de l’artiste…

Après une absence remarquée, David Fincher nous revient en force avec Mank qui se révèle être l’ouvrage le plus personnel de sa carrière, alliant hommage à son défunt père et critique acerbe d’une industrie cinématographique, le tout pour un biopic qui cache bien son jeu et qui en déroutera plus d’un.

Initié dans les années 90 par Jack Fincher et son fils avant d’être rapidement abandonné, ce projet est ressorti du placard grâce à la collaboration du metteur en scène avec Netflix, qui lui ont donc donné carte blanche pour le porter à l’écran, ce qui se ressent à l’écran. Le long-métrage évoque la conception du scénario de Citizen Kane en choisissant de narrer ces coulisses du point de vue de Herman J. Mankiewicz et non pas d’Orson Welles, alors que ce dernier est aux yeux de beaucoup l’homme qui a piloté de A à Z cette œuvre marquant ses premiers pas fracassants dans le monde du septième art. Un point de discorde qui a d’ailleurs donné lieu dans la réalité a une bataille juridique entre les deux collaborateurs quant à la paternité de ce scénario, se soldant par un crédit partagé alors que la légende raconte que ‘Mank’ était seul à son élaboration. Cette difficulté à imposer ses idées, à concrétiser ses écrits est explicité par Jack Fincher qui met en lumière – avec ferveur – le métier de scénariste, témoignant de ces différences créatives entre artistes et technocrates issus des studios, pensant avant tout au profit sans réellement comprendre la vision de l’auteur derrière son œuvre. Une dissonance qui transparaît dans son script, qui est un plaidoyer pour l’art mais surtout pour la vérité.

Biopic en trompe l’œil avec un Herman J. Mankiewicz ayant pour fonction de symboliser un combat contre la toute-puissance des majors, de même qu’une critique contre le pouvoir de l’argent, servant à des desseins plus ou moins obscurs, en l’occurrence ici la manipulation médiatique à des fins partisanes. En s’attaquant au mythe hollywoodien par le biais d’un chef d’œuvre du cinéma, Mank s’évertue donc à éclairer les zones d’ombres d’une société du spectacle faussement progressiste et prompt à se jouer de la morale en travestissant la réalité pour leurs desseins plus ou moins flatteurs. Un triste constat qui se dresse à travers le parcours de Herman J. Mankiewicz, un électron libre qui se plaît à bousculer les diktats et va trouver dans l’écriture de ce qui sera l’un des plus grands films du siècle le moyen de mettre des mots sur sa colère et son aigreur face à l’obscurantisme émanant de son milieu professionnel. Cette dualité propre à l’univers du septième art, capable du meilleur comme du pire, est ce qui fait la force du long-métrage avec un traitement frontal mettant l’industrie face à ses contradictions.

Une critique passionnante et sulfureuse qui mérite l’attention même si l’on concède que le scénario de Jack Fincher – qui alterne les temporalités en clin d’œil à Citizen Kane justement- ne fait malheureusement aucun effort pour emmener le spectateur avec lui, se traduisant par une première demi-heure pouvant en dérouter quelques-uns, avec un contexte particulier. Ainsi, l’énumération de ces figures de l’industrie des années 30, William Randolph Hearst en tête, ainsi que le rôle des majors – en particulier la MGM avec les manigances de ses pontes Louis B. Mayer et Irving Thalberg – à cet âge d’or pourra en laisser certains sur le bas-côté. Même s’il peut être difficile de se laisser immerger dans ce monde où le paraître est roi, au final cela en vaut la peine. Le microcosme dépeint oscille entre panier de crabes et bûcher des vanités, pour mieux appuyer sur sa toxicité. Figure fantasque faisant office de grain de sable dans un rouage trop bien huilé, Herman J. Mankiewicz est cet élément chaotique propre au cinéma de David Fincher, cherchant à bousculer l’ordre établi.

Campé par un Gary Oldman impérial, qui compose avec un personnage ne cessant de gagner en épaisseur alors que le film avance, réussissant avec brio à adopter la non-chalance de ce cher Herman puis à exprimer ses failles. Grâce à son interprétation de haut-vol, l’acteur irradie l’écran et donne un cachet non négligeable à Mank, nous captivant du début à la fin. Parmi ses camarades de jeu, retenons la partition d’Amanda Seyfried, qui se démarque dans la peau de Marion Davies avec une complémentarité palpable avec Oldman, formant un duo intéressant à suivre. Mais ce qui fait réellement la force de Mank est la réalisation précise et millimètrée de David Fincher, qui nous montre une fois de plus l’etendu de son talent avec une retranscription fidèle de l’imagerie des années 30, allant jusqu’à recréer numériquement les repère de changement de bobine et à retravailler le son pour lui donner l’aspect saturé propre aux films de cette époque. Ajoutons à cela la photographie soignée d’Erik Messerschmidt qui allie ombre et lumière pour mieux jouer avec les nuances de noir, pour un résultat convaincant.

Plus qu’un biopic sur Herman J. Mankiewicz, Mank est un pamphlet sur l’industrie cinématographique et son côté obscur, n’hésitant pas à sacrifier l’art sur l’autel du mensonge. Oeuvre désabusée, ce nouveau cru de David Fincher – même s’il n’est pas son meilleur – n’en reste pas moins un travail d’orfèvre, aussi bien sur le fond que sur la forme. Fiction et réalité s’entremêlent pour expliciter les intentions de l’homme derrière le scénario de Citizen Kane et offrir une vision nouvelle sur la valeur des propos du film d’Orson Welles. Passionnant mais exigeant.

Netflix

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