Monstre sacré du cinéma nippon depuis soixante-dix ans, Godzilla se veut la figure de proue d’un genre à part entière, le kaijū eiga, où les créatures prennent le pouvoir afin de mieux illustrer les peurs inhérentes aux désastres humains et écologiques – à commencer par la peur de l’arme atomique, qui aura marqué à tout jamais la face du Japon. Ainsi, le succès rencontré par notre dieu de la destruction a mené à l’émergence d’une multitudes de monstres dans le milieu du septième art nippon, les productions s’enchaînant à un rythme effréné, la Toei et les studios concurrents redoublant d’efforts pour instaurer de véritables franchises. Du côté de la Daiei, une tortue préhistorique du nom de Gamera devint une mascotte, semant le chaos dans pas moins de sept longs-métrages à la qualité des plus variables.
Passé un premier opus solide, les producteurs ont rapidement changer leur fusil d’épaule quant à leur public cible, préférant plaire aux plus jeunes, ce qui se ressentit dès Gamera contre Barugon, préfigurant d’une tonalité enfantine. Ne devenant plus que l’ombre d’elle-même (notamment avec des effets spéciaux ringards) la saga fût mise au repos durant neuf ans, avant que son créateur originel, Noriaki Yuasa, tente un come-back en 1980 avec Gamerak, qui mit fin dans la douleur à ce que l’on appelle l’Ère Showa. Il aura par la suite fallu attendre l’intervention du réalisateur Shūsuke Kaneko pour que Gamera renaisse de ses cendres. Une renaissance se traduisant par la trilogie de l’Ère Heisei, constituée de Gamera : Gardien de l’Univers (1995), Gamera : L’attaque de la Légion (1996), Gamera : La revanche d’Iris (1999). Trois films qui viennent de se rappeler à notre bon souvenir grâce à l’initiative d’un nouvel éditeur, Roboto Films.
S’ils n’étaient visible qu’en DVD jusque là, ces trois volets essentiels dans la réhabilitation de notre tortue géante dans le cœur des fans se dévoilent sous un jour nouveau, à travers un coffret s’appuyant sur des masters 4K approuvés par Kaneko en personne, donnant lieu à des restaurations soignées. De quoi redonner de l’éclat à notre vedette, qui aura su évoluer vers la bonne direction au gré de ces épisodes, gagnant en symbolisme en devenant un protecteur à part entière créé par l’être humain pour faire face à des menaces surnaturelles. Et entre un affrontement avec les Gyaos, voraces volatiles ennemis historiques de Gamera, un match de catch contre l’extra-terrestre Légion et ses mini-monstres ou encore une empoignade virile avec l’impitoyable Iris, le gardien de l’Univers ne ménage pas ses efforts.
Évoquant mysticisme, religion et écologie, cette trilogie transpire l’amour pour le kaijū eiga, l’équipe créative aux manettes revoyant à chaque fois sa copie pour amener la saga vers de nouveaux horizons, les scénarios imaginés par Kazunori Itō et les effets-spéciaux conçus par Higuchi Shinji (passant progressivement au numérique) lui permettant de muscler son jeu, de gagner en noirceur avec par exemple l’évocation des morts collatérales dues aux affrontements opposant Gamera à ses assaillants. L’humain ne passe pas au second plan dans ces longs-métrages, un point non négligeable dans leur dramaturgie. D’ailleurs, pour ceux qui aimeraient en apprendre davantage sur les coulisses de ces productions, un bonus de taille a été intégré par Roboto Films. Un documentaire fleuve de près de six heures, divisé en trois parties (réparties sur chaque disque) donnant la parole aux artisans de la trilogie Heisei. Ajoutez à cela un livret de quatre-vingt pages, La Pléiade du kaiju eiga, écrit par Fabien Mauro et vous obtenez une édition d’excellente facture, célébrant comme il se doit l’âge d’or de Gamera.