Sept ans après Tout nous sépare, Thierry Klifa est de retour dans les salles obscures avec Les Rois de la Piste, comédie portée par Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz, Laetitia Dosch, Nicolas Duvauchelle, Ben Attal ou encore Michel Vuillermoz, s’articulant sur le parcours d’une famille ayant l’arnaque gravée dans son ADN…

À cette occasion, SeriesDeFilms s’est entretenu avec le réalisateur, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions.

SeriesDeFilms : Avec Les Rois de la Piste, vous vous aventurez dans le domaine de la comédie policière, en toute légèreté. Qu’est-ce qui vous a amené avec Benoit Graffin votre scénariste à vous diriger vers ce genre ? L’envie de croquer des personnages de losers magnifiques dans une ambiance bonne enfant ? 

Thierry Klifa : Au départ, il y avait l’envie de faire un film heureux qui rende les gens heureux ! C’est simple à dire, plus compliqué à réaliser. J’ai été biberonné aux grandes comédies italiennes comme Le Pigeon, à des films comme Charade de Stanley Donen, Family Business de Sidney Lumet, ou ceux de Blake Edwards, James L. Brooks, Jean-Paul Rappeneau et Philippe de Broca. Des œuvres qui demandent la complicité du spectateur pour prendre au sérieux des situations rocambolesques, fantasques, drôles et mélancoliques. Les comédies policières des années 80 aussi : Veuve mais pas trop et Dangereuse sous tous rapports de Jonathan Demme où les femmes sont moteur, comme Anne Bancroft dans À la recherche de Garbo de Sidney Lumet ou Cher dans Éclair de Lune. En gardant à l’esprit trois des préceptes fondamentaux du cinéma de Lubitsch : l’ellipse, l’attente, la surprise. C’est merveilleux le cinéma quand on arrive à faire croiser les lignes entre la fiction et le réel. Cette famille de bras cassés, c’est la mienne, c’est la vôtre. Ces princes sans royaume, moi qui ai toujours été du côté des perdants magnifiques plutôt que de celui de ceux qui gagnent à tous les coups ! Ces Zimmermann, avec cette Rachel en matriarche redoutable et qui ne lâche jamais, j’ai aimé me lever avec eux, vivre avec eux, me coucher avec eux, rêver d’eux. Leurs coups foireux, leurs fanfaronnades à deux balles, leurs engueulades, leurs réconciliations… Ils me faisaient du bien comme j’espère qu’ils feront du bien aux spectateurs. 

Pour l’écriture de ce film, vous vous êtes associé à Benoît Graffin, qui a notamment collaboré avec Pierre Salvadori. Comment avez-vous travaillé de concert pour concocter ce scénario, pour que vos univers respectifs ne fassent qu’un ? Vous êtes-vous retrouvés face à des obstacles particuliers pour faire tenir d’un bout a l’autre de l’intrigue ce jeu de dupes perpétuel entre les différents personnages ? 

TK : J’admire le travail de Benoît Graffin notamment sa précieuse collaboration avec Pierre Salvadori, un de mes cinéastes préférés. Benoît, c’est un personnage de cinéma ! À la fois angoissé, poétique, original, sensible, fidèle, travailleur et très drôle. Excellent dialoguiste. Sa fantaisie n’appartient qu’à lui. Ses/nos névroses ont été une vraie source d’inspiration. Faut dire qu’à nous deux, c’est un festival ! On en rigolait. « Il est poli d’être gai » disait Gérard Oury. Benoît m’a aidé à trouver le ton du film, son identité un peu hybride, en me faisant beaucoup parler. Il voulait connaitre la nécessité́ qui me poussait à raconter cette histoire. Il a même compris avant moi la comédie que je voulais faire. C’est peut-être pour ça que c’est celui de mes films qui me ressemble le plus. On s’est à la fois beaucoup amusé à écrire cette histoire et… on a bien ramé aussi. Il fallait que l’intrigue policière tienne le coup sans qu’elle prenne le pas sur la comédie. Que la mécanique fonctionne et qu’en même temps, elle ne soit pas programmatique. Nous pensions au « néoréalisme rose » comme on a défini cette période exceptionnelle de la comédie italienne où ses anti-héros étaient des gens de tous les jours jouant en permanence avec la légalité pour sauver leur peau ou leur honneur et dont l’extravagance tenait aux situations qu’ils traversaient, à la fois victimes et bourreaux. Les personnages devaient sonner vrais, être attachants, excessifs, exaspérants, malins, et surtout qu’on puisse quelque part se reconnaitre en eux. 

Avec Les Rois de la Piste, vous apportez une dimension nouvelle à votre analyse de rapports familiaux, avec cette fratrie dysfonctionnelle aimant se retrouver dans des combines foireuses. En quoi la cellule familiale et les relations en son sein imprègnent-elles autant votre cinéma ? 

TK : La famille est une source inépuisable d’inspiration. D’abord parce qu’elle est comme une micro-société qui fonctionne avec ses propres codes et sa propre morale. Elle est le reflet de notre époque. Je ne parle pas de la famille aujourd’hui comme il y a vingt ans quand j’ai fait mon premier film. On a beau se retrouver pour le déjeuner dominical, les fêtes et les anniversaires, on a pas tous le même destin, les mêmes joies, les mêmes réussites ou les mêmes chagrins. On s’aime. On s’exaspère. Il y a la place qu’on vous attribue, celle qu’on prend. Comme le dit le personnage de Nicolas Duvauchelle, il faut parfois être égoïste pour être heureux, trahir pour mieux aimer. 

En parlant de famille, ce nouveau cru vous permet de faire la jonction entre vos deux univers le septième art et le théâtre puisque vous retrouvez devant et derrière la caméra Fanny Ardant que vous aviez dirigé par trois fois sur les planches ainsi que le compositeur Alex Beaupain. Aviez-vous pensé à ce projet précis pour les réunir sur grand écran à vos côtés ou leur arrivée s’est faite au gré de l’avancement de l’écriture ? 

TK : Les gens que j’aime, je pense à eux tous les jours. Alors quand je me suis lancé dans Les rois de la piste, je savais que ce serait eux et personne d’autre. Avec Fanny, nous nous sommes rencontrés il y a vingt-huit ans. Je travaillais à Studio Magazine. J’avais écrit un texte sur elle qui l’avait touché. Elle m’a alors lancé comme un défi (sans jugement de valeur bien sûr) : « Vous n’allez pas rester journaliste toute votre vie. Il faut écrire pour vous, réaliser un film ! » Elle avait compris, elle savait, même si je m’interdisais de parler de ce désir que je refoulais au fond de moi car ça me semblait être une telle montagne à franchir. Quand des années plus tard, j’ai réalisé Une vie à t’attendre mon premier film, j’ai repensé à ce qu’elle m’avait dit ce jour-là et je l’ai remerciée. Elle a souri et de sa voix inimitable m’a répondu « On ne pousse que ceux qui sont au bord de la falaise ». Si elle savait comment dans les moments de doute, de découragement, de solitude, ses mots ont été essentiels.

Après nous avons fait trois pièces ensemble dans trois registres complètement différents. Trois succès. Trois collaborations passionnantes et heureuses. Nous ne nous sommes plus quittés. C’est aussi par le théâtre que j’ai connu Alex. Au début, il m’impressionnait beaucoup. Bêtement, je pensais que nous n’appartenions pas à la même famille. Je me trompais. Nous avons traversé beaucoup de choses ensemble heureuses et moins heureuses. Mais dans le travail nous avons toujours avancé main dans la main. Il est toujours du côté du film. Il n’aime pas qu’on dise que la musique est un personnage à part entière de cette histoire. Il préfère parler de lui comme un auteur. Il a raison. Son regard m’est précieux. Il n’est jamais complaisant, toujours bienveillant. Il m’aide à trouver des solutions que ce soit au montage ou par sa musique. Il connait ma sensibilité. Mes doutes. Il sait me parler, me rassurer quand je suis trop angoissé (et Dieu sait que je le suis !). 

En termes de musicalité, comment avez-vous abordé cette volonté de créer une atmosphère pétillante pour habiller vos images ? Et en termes de mise en scène, en quoi l’ancrage de l’intrigue dans le Cotentin vous a t-il aidé à instaurer ce vent de liberté dont rêve vos personnages, qui cherchent à s’extirper de leur situation personnelle chacun à leur manière ? 

TK : Le rythme. Le montage. La musique. Et parfois l’inspiration. J’ai beaucoup été aidé en ça par Alex Beaupain bien sûr mais aussi par mon directeur de la photographie Julien Hirsch et mon monteur Thomas Marchand. Sans eux, le film ne ressemblerait pas à ce qu’il est. Je leur dois beaucoup. Après j’avais envie d’une histoire qui soit joyeuse, féroce, inattendue, solaire, furieusement tournée vers la vie et mélancolique à la fois, avec de l’amour, de l’amitié, de grandes engueulades et de grandes réconciliations. Cela demande une concentration particulière de faire une comédie. Un découpage encore plus précis que sur mes autres films. Il ne faut rien laisser passer. Trouver le bon ton à l’intonation près chez les acteurs. Il faut qu’il y ait de la vie tout le temps. La direction artistique est aussi essentielle pour moi : les décors, les costumes, les couleurs… chaque élément du dispositif raconte un peu de l’histoire des personnages, ce qu’ils étaient, ce qu’ils sont devenus. J’aime qu’ils soient beaux mais pas de façon artificielle avec trop de lumière ou de filtres. À une époque, où l’on sanctifie le film social, moi je cours après le romanesque. J’ai grandi avec Demy, Truffaut, Téchiné, Sautet… Pour le Cotentin, je cherchais un endroit où la famille « échoue ». On a toujours tendance à penser que les endroits les plus paradisiaques, les plus lointains sont ceux qui font rêver. Moi une maison au bord de la mer dans un coin reculé, à Barfleur par exemple, c’est tout ce que j’aime. Si je devais me cacher ou refaire ma vie, c’est là-bas que j’irai. Les gens sont taiseux mais bienveillants et accueillants. Ils étaient heureux qu’on soit-là, que je rende hommage à leur région. Et puis, j’ai tourné à l’automne et ça c’était mon rêve. 

En terme de casting, comment avez-vous réussi à instiller ce fameux esprit de famille ? Comment Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz, Nicolas Duvauchelle et Ben Attal ont travaillé de concert pour que se créée cette alchimie commune, essentielle pour la tenue du scénario ? 

TK : J’ai eu beaucoup de chance que cette famille de bras cassés s’entende aussi bien à la vie qu’ils s’engueulent à l’écran. Ils se sont aimés. Et moi, j’ai filmé leur complicité. Il y a Laetitia Dosch et Michel Vuillermoz aussi. Chacun a trouvé sa place un peu comme dans une famille. Les uns avec les autres mais jamais les uns contre les autres. Il y avait Mathieu et Nicolas qui tutoyaient Fanny alors que Fanny les vouvoyait. Ils étaient si beaux, si bons, si drôles… Peut-être aussi qu’en leur proposant des rôles qu’ils n’avaient joué, ils se sont pris au jeu. Je peux même dire qu’ils jubilaient. Fanny, Nicolas, Mathieu, Laetitia sont très différents dans le film que l’image qu’on peut avoir d’eux. En même temps, Fanny ressemble sans doute plus à ce personnage que beaucoup de ceux qu’elle a interprétés. Elle n’est pas du côté de la bien-pensance. Elle a tout de suite dit oui. Elle adorait Rachel, sa façon de ne pas être un mouton, d’avoir élevé ses fils en leur apprenant à désobéir et à être libres. Tout le monde aime Fanny parce qu’elle est aimable et aimante. Mathieu n’a pas du tout hésité à jouer ce Sam sous cachetons, dépressif, rongé par le remord de ne pas avoir été le père qu’il aurait voulu être. Écrasé par cette mère qu’il trouve aussi nocive qu’il l’adore.

Nicolas est celui qui a le plus hésité, et les gens quand ils verront le film comprendront, mais pas pour les raisons qu’on pourrait croire. C’était d’avantage une histoire de légitimité, une responsabilité par rapport à ce sujet qui nous tenait à cœur aussi bien à lui qu’à moi. Il a abordé ce personnage avec une grande sensibilité, une immense tendresse… C’est peut-être le plus libre de tous. Et peu importe que sa liberté en passe par la trahison. Laetitia quant à elle m’a beaucoup inspiré. La première fois que je l’ai rencontrée, je lui ai parlé de Faye Dunaway dans L’Affaire Thomas Crown. Rien que ça ! Céleste a pris de l’importance au fur et à mesure du tournage. Je lui réécrivais sans cesse des dialogues, des scènes… Il y a une telle fantaisie en elle. J’ai tout de suite compris que ce qu’elle proposait était assez unique. Elle est sur le fil, émouvante, mélancolique, sincère même quand elle ment, menteuse même quand elle est sincère. J’ai eu de la chance de les avoir, tous, Ben, Michel, Théo, Zbeida, Sébastien, Olivier… Nous nous sommes tant aimés comme dirait Ettore Scola.

© François Dourlen

Propos recueillis par Romain Derveaux

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