Avec la sortie en vidéo de la Snyder Cut de Justice League, prochainement éditée en DVD, Blu-ray et 4k, s’achève un combat acharné qui aura duré quatre ans et mobilisé des milliers de fans du réalisateur à travers le monde, pour une opération virale victorieuse. Alors que le souvenir du film de Joss Whedon s’estompe dans la tête des spectateurs, qui réhabilitent cette réunion des super-héros DC Comics sur grand écran après avoir découvert la véritable intention de Zack Snyder quant à ce projet, ce récit d’une production houleuse – résultant en deux longs-métrages distincts malgré une intrigue commune – n’est pas sans rappeler un cas similaire, qui va être au cœur de ce tout premier volet de notre série ‘La petite histoire derrière…‘.

S’il est de coutume que des divergences naissent entre metteurs en scène et producteurs, menant à des modifications (minimes ou drastiques) de leur œuvres, l’exemple le plus probant en date restant Blade Runner de Ridley Scott, qui a eu le droit à cinq versions différentes, une histoire que nous évoquerons dans un prochain numéro de cette nouvelle rubrique, il existe des situations encore plus complexe comme celle de l’affaire Justice League où un réalisateur en chasse un autre pour reprendre son travail et terminer un tournage tout en imposant sa patte, quitte à dénaturer le produit initial. Dans le genre super-héroïque, un précédent est à noter, celui de Superman II, dont les coulisses ont été mouvementées. Comme le faisait Kal-El dans le premier volet de la saga, inversons la rotation de la Terre pour retourner dans le passé et revisiter cet épisode trouble.

© Warner

Nous voici au milieu des années 1970, à une époque où voir des héros issus du monde des comics sur grand écran en chair et en os était loin d’être la norme. Du côté de chez DC Comics, si Batman avait fait ses preuves au cinéma à travers deux serials il a fallu attendre 1951 et Superman And The Mole Men de Lee Sholem pour qu’un personnage de l’écurie soit au centre d’un long-métrage. Si la création de Jerry Siegel et Joe Schuster a par la suite su se développer à la télévision, les fans ont patienter plus de vingt ans pour revoir Clark Kent débarquer dans les salles obscures, sous l’impulsion des producteurs Alexander et Ilya Salkind avec l’aide de leur collaborateur Pierre Spengler, qui ont acheté les droits pour adapter l’univers de notre héros Kryptonien en 1974, point de départ d’un chantier titanesque.

Alors que les blockbusters se font progressivement une place de choix dans le paysage cinématographique, notamment grâce aux succès de Les Dents De La Mer de Steven Spielberg et de La Guerre Des Etoiles de George Lucas, l’ambition est de faire de Superman un événement. Réunissant au casting Christopher Reeve, qui était alors méconnu du grand public, Margot Kidder mais également Gene Hackman ainsi que l’illustre Marlon Brando et doté d’un budget de 55M$ par Warner Bros. – le plus gros alloué à un film à l’époque – le projet débute son tournage en Mars 1977 avec l’optique de mettre en boîte non pas un mais deux opus. Une tactique déjà testée par Salkind père et fils sur leur diptyque Les Trois Mousquetaires/Les Quatre Mousquetaires. Choisi pour être aux manettes de cette entreprise colossale, qui a failli revenir à Guy Hamilton, Richard Donner – qui venait de se faire remarquer avec La Malédiction – se place avec enthousiasme derrière la caméra pour mettre en scène le script de près de quatre cents pages écrit par Mario Puzo (Le Parrain) puis retravaillé par Leslie et David Newman. Une expérience qui va se révéler éreintante.

Dix-sept mois de tournage plus tard, les prises de vues se terminent mais le tableau est loin d’être finalisé, avec un deuxième volet incomplet. Comment expliquer cette situation ? La réponse se situe en coulisses où de nombreux conflits entre différents partis ont mis à mal la conception de ce double-film. Le scénario a tout d’abord dû subir plusieurs sessions de réécriture à l’initiative de Donner, qui a engagé Tom Mankiewicz en tant que consultant créatif pour donner un tonalité plus sérieuse à l’ensemble. Ayant des points de vues divergeant sur la marche à suivre quant à ce que devrait être un film Superman, le réalisateur et les producteurs, Alexander Salkind, Ilya Salkind et Pierre Spengler ont rapidement vu leur relation se ternir. Pour ces derniers ce qui a mis le feu aux poudres était le retard pris sur le calendrier et le dépassement du budget, qui avait fini par flamber, les deux volets ayant au final coûté 109M$ comme l’avait déclaré Salkind père au New York Times en 1981.

La tension était telle que Richard Lester, qui avait officié à la réalisation sur Les Trois Mousquetaires/Les Quatre Mousquetaires, fût appelé pour servir de médiateur, plus personne ne s’adressant la parole. C’est dans ses conditions que le tournage s’acheva en Octobre 1978, alors que Superman II était complété à environ 70%, Lester conseillant à Donner de se concentrer sur la post-production du premier volet. Alors que le flou régnait sur le véritable potentiel du long-métrage, la concrétisation de cette possible suite était sur la sellette chez Warner Bros. De ce fait, le deus ex-machina qui devait se trouver à l’origine dans le prochain volet, à savoir le retour de Clark dans le passé, fût intégré à l’intrigue de son prédécesseur. Heureusement pour tout ce petit monde, la sortie de Superman en Décembre de la même année a été synonyme de carton, avec un box office s’envolant à 300,2M$ sur la surface du globe. Un triomphe qui scella le sort de cet hypothétique Superman II, qui s’apprêtait à devenir réalité mais là encore, sa concrétisation fût laborieuse.

Richard Donner ayant publiquement fait savoir qu’il ne reviendrait pas au poste de réalisateur, Richard Lester prend le relais et s’attèle à la mise en scène de ce second film en Mars 1979, y apposant sa patte et ne gardant qu’une infime partie de l’ouvrage de son collègue, au grand dam de certains membres de l’équipe, Chritopher Reeve et Margot Kidder en tête. Sa version doit composer avec quelques contraintes, la principale étant celle de se passer des scènes avec Marlon Brando, l’interprète de Jor-El venant d’intenter un procès aux producteurs à cause d’un conflit financier – l’acteur n’ayant pas reçu le paiement de son pourcentage sur recettes comme il était prévu. Autre soucis, le refus de Gene Hackman de revenir tourner de nouvelles séquences, celui-ci ayant achevé sa partie sous la houlette de Donner, ce qui poussa Lester à utiliser une doublure pour les reshoots impliquant Lex Luthor. Christopher Reeve a également eu du fil à retordre avec les Salkind, ceux-ci lui reprochant de s’être engagé sur Quelque Part Dans Le Temps de Jeannot Szwarc (qui pour l’anecdote réalisera quelques années plus tard Supergirl) entre les deux longs-métrages et voulant l’attaquer en justice, pour rupture de contrat. Ambiance.

Un climat tendu à l’aube du premier tour de manivelle, d’autant plus que le scénario va être réécrit par David et Leslie Newman, qui vont être à l’origine de la scène d’introduction à Paris, de la fin impliquant le baiser effaceur de mémoire entre Clark et Lois de même que de multiples séquences dites plus légères, à l’image du combat à Métropolis où le souffle ravageur de Zod va être l’objet d’une (trop) longue séquence de slapstick. Au final, entre 20 et 30% de ce qu’avait filmé Richard Donner survivront à ce montage dirigé par son successeur, avec à la clé une série de faux-raccords concernant l’apparence de la distribution, une conséquence de cette pause de plus d’un an avant le tournage des scènes additionnelles. Heureusement pour Warner Bros., tout ce remue-ménage ne ruina pas la carrière de Superman II, qui débarqua tout d’abord en Australie en Décembre 1980 avant de se frayer un chemin dans les salles obscures des autres pays tout au long de l’année 1981 et parvint à engranger 190,4M$ dans le monde. Si ce résultat est inférieur de près de 100M$ au premier film, cela n’a pas entamé l’enthousiasme des dirigeants du studio ni des producteurs car ces chiffres restaient élevés à cette période.

© Warner Bros.

C’est donc sans surprise que de nouveaux volets aient vu le jour par la suite, pour le grand malheur des fans. Faut-il vraiment se remémorer ces douloureux souvenirs ? Expédions cela vite fait, bien fait. Cette entreprise de destruction du mythe de l’Homme d’Acier fût tout d’abord mise en œuvre par les Salkind et Richard Lester sur Superman III, qui doit faire sans Gene Hackman, officiellement pris sur d’autres projets et avec une présence infime de Margot Kidder reléguée au second plan – une décision prise suite à ses prises de positions publiques à l’encontre du remplacement de Richard Donner selon l’actrice – Lois Lane laissant place à Lana Lang, jouée par Annette O’ Toole qui retrouvera l’univers DC Comics vingt ans plus tard dans Smallville, en interprétant le rôle de Martha Kent. L’emphase étant mise sur l’humour, Richard Pryor est choisi pour être le sidekick comique de Christopher Reeve, ce qui n’aidera pas à relever le niveau du scénario, dont on ne retiendra que la relative perversion de Superman suite au contact d’une kryptonite artificielle, menant au combat entre le super-héros et son alter-ego Clark Kent. Ce penchant pour la comédie, couplé à une intrigue high-tech peu intéressante à suivre, pénaliseront le long-métrage qui, malgré un budget de 39M$, n’amassera que 80,2M$ au box office mondial.

Malgré le départ d’Alexander et Ilya Salkind, qui ont revendu alors les droits d’adaptation à Cannon Group, Superman IV : Le Face à Face (A Quest For Peace en V.O.) donnera le coup de grâce à la franchise. Signé Sidney J. Furie, d’après un scénario co-écrit entre autres par Christopher Reeve qui se centre sur la Guerre Froide et marquant le retour au premier plan de Margot Kidder et le retour de Gene Hackman, ce quatrième volet sera un échec cuisant, avec un budget raboté à 17M$, près de quarante-cinq minutes de film coupé au montage et Nuclear Man, un affreux nemesis. Le résultat fût sans appel, avec seulement 36,7M$ récoltés. Maintenant que nous avons de cette sale période, revenons à notre sujet principal, la fameuse Donner’s Cut.

Avançons en 2000, lorsque Warner Bros. décide de sortir une director’s cut de Superman : Le Film, supervisée par Michael Thau avec l’aval de Richard Donner, avec qu’il a collaboré sur Les Goonies. Agrémentée de huit minutes, pour la plupart issues des versions proposées à la télévision, celles-ci étant plus longues, ce qui est dû à un accord financier passé par les Salkind pour les diffusions TV, les chaînes payant le film à la minute. Lors de ses recherches pour cette restauration, Thau à trouvé des bobines des deux premiers volets en Angleterre – six palettes selon ses dires. Une découverte qui va attirer l’attention de certains fans, qui vont se mettre à espérer une possible sortie de ces images inédites. Si les réseaux sociaux n’étaient encore en vogue, une campagne va finir par être lancée en 2004 à l’initiative du fondateur blog The Forbidden Zone qui, à travers une lettre ouverte, cherchait à attirer l’attention de Warner Bros, militant pour la concrétisation du Superman II voulu à l’origine par Donner, à l’occasion des vingt-cinq ans du long-métrage.

Comme pour le mouvement #ReleaseTheSnyderCut, Warner Bros. fera d’abord la sourde oreille mais à force de persévérance, les amateurs de Superman ont finalement vu leur demande trouvé grâce aux yeux du studio. Pourquoi ce changement de la part de la Warner ? En deux mots Superman Returns. Durant la pré-production de ce retour aux affaires du dernier fils de Krypton, qui finira par être réalisé par Bryan Singer, un accord a été trouvé avec les héritiers de Marlon Brando pour utiliser les scènes coupées de Superman II, qui seront incorporées dans ce cinquième long-métrage, considéré comme la suite officielle du long-métrage, effaçant de la mémoire collective le troisième et le quatrième opus. De ce fait, Michael Thau s’est replongé dans les archives précédemment dépoussiérées, lui permettant de déterrer six palettes supplémentaires de pellicules. De quoi fournir les séquences impliquant Jor-El et bien plus encore. La campagne pour la réhabilitation de la Donner’s Cut battant toujours son plein, les étoiles étaient donc alignées pour répondre à la demande populaire.

Les problèmes de droit à l’image de Brando étant de l’histoire ancienne, la Warner donne son feu vert à Thau pour s’atteler à la conception de ce montage inédit de Superman II. Pour l’aider dans sa tâche, Tom Mankiewicz, le consultant créatif engagé par Richard Donner durant la production de son long-métrage. Ensemble les deux hommes font se lancer dans un travail minutieux, sortant des kilomètres de pellicules de leurs boîtes afin de les éditer et de choisir les séquences adéquates, pouvant être complémentaires de celles issues de la version de Richard Lester. En effet, avec l’impossibilité de réaliser des reshoots pour combler les 30% manquants, l’idée est de faire coïncider certains passages avec ceux issus du ‘cut’ d’origine. Cette fusion va s’appliquer via la continuité dialoguée du script utilisé à l’époque et grâce au soutien à distance de Donner, qui donna des conseils sur la marche à suivre à travers des notes. En plus de se servir dans les scènes inédites à disposition, notre le tandem Thau/Mankiewicz va utiliser des plans alternatifs du montage Lester ainsi qu’un screen test entre Christopher Reeve et Margot Kidder, pour donner l’illusion d’un film différent. Concernant la musique, l’idée sera de proposer une bande originale hybride avec les musiques de Superman orchestrées par John Williams et des morceaux de la partition de Ken Thorne, qui avait procédé à des réarrangements de la composition de son confrère pour la sortie du deuxième volet.

Une fois ce travail de longue haleine terminé, les fans du monde entier ont pu donner une chance à Superman II : The Richard Donner Cut, qui fût édité en DVD le 28 Novembre 2006. Si cette version dure onze minutes de moins que l’opus de Lester, elle offre son lot de nouveautés au niveau de l’intrigue. Parmi les changements notables, outre la réintégration de Jor-E , notons une toute nouvelle scène d’introduction, faisant un rappel au climax du précédent long-métrage, avec l’un des missiles de Lex Luthor venant exploser dans l’espace et libérer le trio Zod, Non, Ursa. Exit donc le prise d’otages à la Tour Eiffel. Lois Lane et ses suspicions quant à l’identité de Clark prennent également plus de place, le flair hors-pair de notre intrépide journaliste faisant son retour ici avec des stratagèmes pour démasquer son collègue. Avec cette nouvelle trajectoire, la scène de la révélation est totalement modifiée, Clark ne tombant plus par inadvertance dans un feu de cheminée mais rattrapant la balle – à blanc – tirée par Lois, qui utilise les grands moyens pour démasquer notre super-héros. Le point confus portant sur le retour des pouvoirs de Superman dans la forteresse de solitude est quant à lui éclairci par le biais d’une scène expliquant mieux le processus qui, dans le montage de Richard Lester était bancal. Enfin si la fin se répète – malgré lui – avec le premier film, Kal-El sauvant une nouvelle fois le monde en remontant le temps, permettant ainsi d’éviter de se conclure sur le baiser effaceur de mémoire, saluons l’effort porté sur l’effacement de cet humour potache qui dénaturait la version sortie en salles.

Malgré une storyline semblable, force est de constater que cette Donner’s Cut de Superman II est bien plus plaisant à regarder, offrant une vraie continuité – que ce soit dans la tonalité, dans la réalisation – avec le premier opus, notamment grâce à la présence de Jor-El, qui donne tout son sens à la réplique culte ‘Le fils va devenir le père, et le père le fils’. Ce sont sur ces belles paroles que s’achève ce premier numéro de ‘La petite histoire derrière…’. Pour ceux qui ne connaissent pas encore cette version, on ne peut que vous conseiller d’y jeter un œil.

© Warner Bros.

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