Trois ans après La Syndicaliste, transposition du livre-enquête éponyme de la journaliste Caroline Michel-Aguirre revenant sur le scandale propre à l’agression de la lanceuse d’alerte Maureen Kearney, Jean-Paul Salomé effectue son retour derrière la caméra avec L’Affaire Bokarski. Comprenant au casting Reda Kated, Bastien Bouillon, Sara Giraudeau ou encore Pierre Lottin, celui-ce se concentre sur le parcours d’un ingénieur polonais qui aura fait tourner en bourrique la Banque de France durant plus d’une décennie en distribuant ses propres faux billets un peu partout dans le pays…
À l’image de son personnage éponyme, Jean-Paul Salomé s’applique à travers L’Affaire Bojarski à proposer un biopic aux traits précis et soignés, le cinéaste posant un regard nuancé sur un homme qui aura mis sur les nerfs les services de police durant des années – en l’occurrence Czelaw Jan Bojarski, un immigré polonais ne manquant ni d’idées ni de savoir-faire pour subvenir à ses fins – et tromper son monde.
Surnommé par la presse le ‘Cézanne de la fausse monnaie’, cet ancien soldat ayant trouvé refuge en France à la fin de la Seconde Guerre Mondiale se laissa guider par sa frustration et ses envies de meilleurs lendemains, qui le firent basculer du mauvais côté de la justice. Une plongée en eaux troubles servant ici de fil rouge au réalisateur pour tisser un drame où l’humain prime sur la démonstration de force – en dépit de ce que laisse préfigurer sa scène d’introduction. Ce qui compte aux yeux de Jean-Paul Salomé, qui officie au scénario aux côtés de Bastien Daret, se révèle être la psyché de sa figure centrale – qui avait fait de la duperie un art. Se cachant derrière son costume de représentant du commerce, Jan Bojarski écoula un nombre incalculable de contrefaçons d’un bout à l’autre de l’hexagone, ce qui provoqua des sueurs froides parmi les autorités compétentes durant une quinzaine d’années.
En fabriquant à la quasi-perfection des billets de banque pour mieux les utiliser à l’ombre de tous soupçons, notre touche-à-tout – qui pour la petite anecdote était notamment à l’origine du stylo-bille ou de la dosette de café (les brevets de ses inventions furent rejetés, faute d’état civil) – parvint à entretenir l’illusion d’une vie paisible durant un temps. Car comme le souligne à juste titre le long-métrage, en s’enfermant dans ce double rôle, notre hors-la-loi finira par se laisser griser, par se croire au dessus de la mêlé. Une arrogance qui signera sa lente déliquescence, aussi bien dans le cadre judiciaire et personnel. Soit un point crucial de l’intrigue de L’Affaire Bojarski, qui profite du jeu du chat et de la souris s’opérant inéluctablement entre notre protagoniste et les forces de l’ordre, personnifiés par l’inspecteur Mattei, pour isoler l’homme ainsi que l’artiste.
Et en dépit d’une baisse de rythme à mi-parcours, l’interprétation de Reda Kateb et Bastien Bouillon, dont les alter-egos ne sont finalement que les deux faces d’une même pièce – guidés par leur obstination – aide à s’investir jusqu’au bout à cette histoire d’escroquerie incroyable mais vraie, qui méritait effectivement un éclairage nouveau. Sur ce point, Jean-Paul Salomé nous démontre une fois de plus qu’il est un excellent directeur d’acteurs, donnant la part-belle à sa distribution – quitte à oublier de temps à autres à donner de l’impulsion à sa mise en scène. Qu’importe, sur ce coup, le classicisme de la réalisation fait bon ménage avec le scénario, traduisant le côté méticuleux de cet artiste qu’était Bojarski.
Avec L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé nous éclaire sur ‘le Cézanne de la fausse-monnaie’ à travers un drame appliqué sur l’art de tromper son monde, qui doit sa qualité première à l’interprétation sans fausse note de Reda Kateb.
