Deux ans après avoir coréalisé le documentaire L’homme qui cherchait son fils aux côtés de Stéphane Corréa, Delphine Deloget est de retour en solo derrière la caméra avec Rien à perdre. Comprenant au casting Virginie Efira, Mathieu Demy, Anne Steffens, Jean-Luc Vincent, Andréa Brusque, India Hair, Arieh Worthalter et Félix Lefebvre, le long-métrage se centre sur le combat de Sylvie, une mère devant faire face à la machine judiciaire à la suite d’un accident domestique…

Naviguant dans le monde du documentaire, Delphine Deloget sait poser son regard sur l’humain, sans jugement, l’important étant de tisser un parcours, une histoire. Un travail précis, servant aujourd’hui son passage à la fiction puisque son premier essai, Rien à perdre brille par son sens du réalisme et sa finesse d’écriture, évitant tout manichéisme pour parler de la question de l’enfance via le prisme de la justice. En résulte un drame délicat sur l’éclatement de la cellule familiale, synonyme d’avis de tempête pour ses membres.

Accompagnée de Camille Fontaine et Olivier Demangel au scénario, la réalisatrice tisse un récit implacable tirant profit de son ambiguïté, nous préparant à une bataille que l’on sait dévastatrice, les notions de protection et de justice résonnant différemment selon les partis concernés. Surtout lorsque le sujet aux cœur des enjeux du long-métrage se révèle être le placement de la chair de sa chair par les services sociaux, pour le moins compliqué à aborder. Barmaid travaillant la nuit, Sylvie s’épanouit à Brest avec ses deux fils, Sofiane et Jean-Jacques. Jusqu’à une soirée fatidique, où l’équilibre de la fratrie penche du mauvais côté de la balance, son cadet se blessant par inadvertance alors qu’il est seul dans l’appartement. Le point de départ d’une spirale infernale, emportant tout le monde sur son passage.

De cet accident domestique, s’amorce ainsi une enquête initiée par l’Aide Sociale à l’Enfance, soucieuse de ne pas passer à côté d’un cas de maltraitance. Ce qui a pour conséquence directe d’envoyer Sofiane en foyer, le temps de faire la lumière sur cette affaire. Mais une fois que l’engrenage judiciaire s’enclenche, le temps perd de sa valeur première et de sa saveur, ce que vont amèrement expérimenté chaque membre de la famille, dans l’attente de retrouver en son sein celui qui s’est vu retiré de ce cocon d’amour. Une situation forcément injuste pour ceux qui y sont confrontés mais, comme le souligne avec tact l’intrigue, le conflit opposant cette mère aux institutions ne se résume pas à un combat du bien contre le mal, les actions de chaque camp s’effectuant dans un contexte plus complexe qu’il n’y paraît.

Si elle ne lâche rien, persuadée d’être victime d’une erreur judiciaire, Sylvie se frotte à un système soucieux de ne pas se tromper et ce à une époque où les moyens manquent cruellement. Nous sommes donc face à deux entités dépassées mais déterminées, ne faisant pas toujours les meilleurs choix pour apaiser les tensions. Se nourrissant de cette ambiguïté, Rien à perdre gagne progressivement en puissance, alors que le mur se présente de plus en plus rapidement devant les yeux de nos personnages principaux, sans que l’on puisse y changer quoi que ce soit. L’impression de se battre contre des moulins à vent se fait de plus en plus forte tandis que Delphine Deloget resserre son récit sur l’impossibilité d’un retour à la normale, aussi dramatique que rageant pour nos protagonistes et le spectateur. La cinéaste trouve l’angle adéquat pour que l’on se sente impliqué dans ce dossier sensible, d’où ressort un malaise palpable – d’autant plus dans un ultime acte qui referme celui-ci sur une note confuse.

S’empêchant au maximum de tomber dans le pathos et la mièvrerie, la réalisatrice joue ainsi sur la sobriété en terme de mise en scène, n’ayant aucunement besoin d’appuyer les excellentes performances de Virginie Efira et Félix Lefebvre qui, chacun dans un registre différent, magnétisent l’écran. L’une en démontrant une fois de plus qu’elle est l’une des meilleures de sa génération en se montrant tour à tour bouleversante, touchante, énervante dans la peau de cette mère finissant par perdre le sens des réalités et le second prouvant qu’il est un talent à suivre dans le rôle du fils aîné, qui affronte en silence cette tempête avant de montrer ses aspérités, que ce soit son ressentiment, sa culpabilité.

Passage à la fiction réussi pour Delphine Deloget qui, avec Rien à perdre, livre un drame sensible sur un combat judiciaire complexe, tirant sa force de son ambiguïte et de la prestation du tandem Virginie Efira/Félix Lefebvre – tous deux épatants.

© David Koskas

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