Trois ans après Leto, Kirill Serebrennikov fait son retour derrière la caméra avec La Fièvre De Petrov, l’adaptation du roman de l’écrivain Alexeï Salnikov – intitulé Les Petrov, la grippe, etc.. Comprenant au casting Semyon Serzin, Chulpan Khamatova, Yuliya Peresild, Yuri Kolokolnikov, Yuriy Borisov, Ivan Dorn, Aleksandr Ilin ou encore Sergey Dreyden, le long-métrage nous fait suivre Petrov, un garagiste se laissant entraîné dans une déambulation nocturne alors que celui-ci est affaibli par une grippe…

Trouvant dans l’œuvre d’Alexeï Salnikov de quoi nourrir son sens de la créativité, Kirill Serebrennikov prend un malin plaisir à faire bouger les lignes du réel avec La Fièvre De Petrov, drame soufflant chaud et le froid sur une Russie post-URSS pour une aventure introspective et métaphysique qui se veut une véritable expérience cinématographique, où la beauté de la mise en scène se conjugue à un scénario à tiroirs bousculant nos repères. Le tout pour ce qui se révèle être un véritable ovni.

Reprenant la structure propre au roman dont il est l’adaptation, le long-métrage s’apparente à la traversée d’un labyrinthe, prenant un dédale de détours pour traiter de son sujet à savoir la peinture d’une nation sur le déclin par le biais des pérégrinations de son personnage principal, un monsieur tout-le-monde symbolisant ce peuple affaibli par son propre régime – clairement gangréné. Un voyage métaphorique aux allures de bad-trip hallucinogène qui a de quoi surprendre, oscillant entre coup de génie et coup de mou, pour un trajet à bord de montagnes russes (sans mauvais jeu de mots). Opérant au scénario, Kirill Serebrennikov déroule ainsi, sur près de deux heures trente, le récit d’une déambulation titubante dans les limbes d’un esprit confus, propice à la digression et à la mélancolie. Une balade s’opérant dans un état second, qui ne laissera personne indifférent.

Tout comme les Petrov, famille au cœur de ce drame, nous ressortons la tête embrumée de ce délire fiévreux s’appliquant avec minutie à nous faire perdre le sens des réalités. D’un postulat banal de la vie quotidienne – le retour d’un homme au sein de son foyer après une journée de travail – le spectateur se voit entraîner sur un chemin sinueux d’où se distinguent une série de mirages et d’illusions, destinés à tourner le regard du public vers des messages subliminaux. La virée alcoolisée du patriarche de la tribu Petrov, complètement à l’ouest de par sa grippe, floutent les lignes du réel et de l’illusion, notre anti-héros se laissant envahir par le mal qui le ronge. De ce fait, lui comme le spectateur ne sait où il se trouve, le fil étant constamment rompu par les divagations de son cerveau – Serebrennikov s’attelant à un détricotage en règle de la linéarité de son script pour mieux brouiller les pistes. Un procédé similaire au roman d’Alexeï Salnikov, qui est parfaitement retranscrit à l’écran avec un résultat des plus déroutant – ce qui fait la force du film.

Alors que le spectre de la grippe s’abat sur Petrov, sa femme Petrova puis leur fils, est exposé le portrait acidulé d’une Russie qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, où la division et la violence ont une place prépondérante dans la vie de ses citoyens livrés à eux-mêmes dans ce qui ressemble à une prison glacée. Enfermés dans des cases, nos protagonistes sortent du marasme de leur existence par le biais des extrapolations prenant corps par la surchauffe de leur esprit. Des égarements fantasmagoriques venant étoffer la caractérisation de notre galerie de personnages, notamment notre couple central avec un garagiste se rêvant dessinateur et une bibliothécaire timide, révélant leurs différents visages au gré des séquences hallucinées émaillant cette iconoclaste épopée à travers les rues enneigées d’Ekaterinbourg – théâtre d’une terne peinture sur un pays dépérissant. Ce que l’on constate d’autant plus dans un acte final baignant dans une certaine forme de nostalgie, venant achever cet itinéraire entre deux eaux sur un note de douceur et d’amertume.

Si l’on peut se perdre quelques fois à cause des nombreux détours empruntés, cela n’empêche pas La Fièvre De Petrov d’être un exercice de style de haut vol, la maestria de la mise en scène de Kirill Serebrennikov venant gommer les petits passages à vide du scénario. N’étant plus assigné à résidence – mais ne pouvant pas quitter le territoire russe – le réalisateur a pu retrouver sa place derrière la caméra et s’en donne à cœur joie pour proposer un spectacle visuellement saisissant. Avec une technique irréprochable, le cinéaste multiplie les plans-séquence et profite de cette perte de sens propre au récit pour donner du cachet aux séquences irréelles du long-métrage, pour un résultat hypnotisant à l’image d’un passage clé où Petrov et son meilleur ami discutent en passant de décor en décor, avec une conclusion explosive à souhait. En un mot, éblouissant.

Attachez vos ceintures, Kirill Serebrennikov nous revient en grande forme avec La Fièvre De Petrov, adaptation enivrante du roman de Alexeï Salnikov qui n’hésite pas à aller aux frontières du réel pour délivrer ses messages. Le tout pour une œuvre déstabilisante qui, malgré quelques longueurs, n’en reste pas moins une expérience brillamment menée par le réalisateur, qui nous convie à un voyage halluciné dans une Russie qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.

© Hype Film

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