Cinq ans après le court-métrage Blue Christmas, la réalisatrice écossaise Charlotte Wells passe au format long avec Aftersun, qui réunit au casting Paul Mescal, Frankie Corio, Celia Rowlson-Hall. Présenté en avant-première au 48e Festival du cinéma américain de Deauville, ce drame s »articule autour des vacances d’un père et de sa fille en Turquie, à la fin des années 90.

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Dans la chaleur de l’été, personne ne vous entend sombrer, telle pourrait être la phrase d’accroche d’Aftersun qui, derrière un cadre idyllique, cache sa véritable facette, plus obscure qu’il n’y paraît. Sans crier gare, Charlotte Wells nous cueille avec son premier long-métrage qui, au détour d’une chronique familiale à première vue classique, aborde avec délicatesse la question de la filiation et du rapport à l’autre qui, selon l’âge ou la sensibilité peut amener à une compréhension différente de la personne se situant en face de soi.

Accouchant d’un projet qui aura mis près de sept ans à voir le jour, la cinéaste remonte le fil des souvenirs avec une sincérité désarmante qui tend à penser que le sujet de son œuvre à une dimension personnelle – un fait qui jusque là n’a jamais été confirmé par cette dernière – avec la réminiscence d’une relation passée, vestige d’une époque insouciante où seul le moment présent comptait. D’un instant suspendu entre un père et sa fille, s’esquisse avec finesse le récit d »un séjour crucial, précurseur d’un changement à venir, dont on ne saisit pas de suite la nature, le diable se cachant dans les détails. Quand les turpitudes du monde des adultes sont perçues via le regard de l’enfance, appréhender des problématiques qui ne sont pas encore totalement compréhensibles peut paraître difficile, ce que relate cette virée aux abords de la côte turque, qui malgré le soleil et les décors de rêve, se prépare à l’arrivée d’un perturbation à l’horizon.

Dès son introduction, Aftersun joue de son apparente simplicité pour distiller des pistes de réflexion quant à la trajectoire que va prendre le film. D’une simple question posée innocemment, le poids du silence apporte plus de réponses que de simples paroles, servant d’indice quant à une piste à déterrer. Par le biais d’une caméra, Sophie et son père Callum gravent sur pellicule des séquences de leurs vacances en tête à tête, prétexte à cette aventure mémorielle où le duo profite des joies dérivant de cette escapade loin de leur quotidien. Entre excursions et baignades dans la piscine de l’hôtel, le programme laisse peu de place à la mélancolie, du moins c’est que le scénario cherche à nous faire croire, à l’aide d’une intrigue privilégiant l’instauration de moments privilégiés, dans une ambiance chaleureuse. En se laissant bercer par les eaux calmes de la Méditerranée, Charlotte Wells déroule son récit sur un tempo posé, posant savamment ses pions pour mieux nous interroger sur sa démarche, qui prend petit à petit sens.

Au cœur des enjeux, la relation entre Callum et Sophie, dont les liens indéfectibles prennent une teneur différente dès lors que des bribes du présent viennent interrompre cette rétrospective estivale, indiquant d’une possible dégradation dans leur existence commune. Si tout se passe pour le mieux pour la jeune fille, qui profite de l’occasion qui lui est donnée pour expérimenter de nouvelles choses et s’épanouir, du côté de son paternel, le calme apparent derrière ses interactions avec son enfant de même que son tempérament en public tait une tempête, ne pouvant rester indéfiniment calfeutrée. Là réside toute la puissance d’Aftersun, qui assombrit par petites touches le tableau peint à l’acrylique pour mieux susciter une certaine forme de crainte chez le spectateur alors que le drame paraît se rapprocher de nos protagonistes. Grâce à l’alliance d’une mise en scène précise et soignée – qui trouve sa raison d’être dans un acte final de toute beauté émotionnellement parlant – Charlotte Wells confère une aura particulière à son long-métrage, notamment par le biais du rapport à l’image et sa valeur sentimentale, maitrisant ses effets de style en n’oubliant pas de donner la part belle à son tandem central formé par Paul Mescal et Frankie Corio, dont l’alchimie et la simplicité de jeu aident à susciter l’affect du spectateur, que ce soit dans les moments de complicité ou de désunion – qui remettent en contexte leur relation alors que les troubles de l’un se mêlent à l’incompréhension de l’autre.

En toute simplicité, Charlotte Wells vise droit dans le cœur avec Aftersun qui, au détour d’une balade mémorielle mélancolique démontre de la fragilité de l’âme avec tact et finesse, pour un premier film sincèrement touchant.

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