En 2021, soit cinq ans après son précédent ouvrage intitulé What He Did, le réalisateur franco-danois Jonas Poher Rasmussen créait la sensation avec Flee, film d’animation d’animation multi-récompensé dans le monde entier, remportant notamment trois prix au 45e Festival du film d’animation d’Annecy. Première œuvre documentaire à avoir obtenu trois nominations aux Oscars cette année, le long-métrage qui, est attendu pour le mois d’août dans les salles obscures, a été diffusé en exclusivité sur Arte. L’occasion pour les téléspectateurs de découvrir le parcours d’Amin, un universitaire ayant dû fuir son pays d’origine, l’Afghanistan durant son enfance…

Il est aisé de comprendre la raison pour laquelle Flee a été unanimement salué par la critique, tant ce documentaire d’animation vise juste en terme de narration, se voulant un exercice thérapeutique sincère et touchant, se basant sur le vécu de son personnage central pour amener à une réflexion sur les dérives d’un gouvernement autoritariste et les conséquences en découlant pour ceux y vivant. Quand les traumatismes du passé remontent à la surface, les émotions se bousculent, donnant lieu à des confessions intimistes servant d’exutoire, ce qui est le cas ici.

Au cœur du long-métrage, le témoignage vérité d’un homme remontant le fil de ses souvenirs pour mieux exorciser les démons d’une existence marquée par le drame et la tragédie, pour une introspection mémorielle toute en fébrilité. Le récit qui prend alors vie devant nos yeux est celui d’Amin (nom d’emprunt) un brillant universitaire danois, camarade de longue date de Jonas Poher Rasmussen, qui rend hommage à ce dernier en mettant en lumière son parcours semé d’embûches. S’apparentant à une thérapie, une forme appuyée par le concept même du film, qui s’articule autour de sessions d’entretiens entre les deux amis – le premier aidant le second à se libérer du fardeau qu’il porte sur ses épaules. En résulte alors une plongée sensible dans les méandres d’une époque révolue mais résonnant toujours dans l’esprit de notre protagoniste qui, au gré des discussions se livre petit à petit.

De ce travail psychanalytique se dessine le portrait nuancé d’Amin, qui fend progressivement l’armure au fur et à mesure qu’il se dévoile mais plus globalement, le partage de ses expériences permet de tisser un fil plus large, retraçant l’historique troublée de l’Afghanistan ainsi que de la Russie. Avec Flee, s’expose le chemin de croix des réfugiés politiques, contraints de fuir leur pays face au danger que représente le pouvoir en place, ce que va douloureusement connaître notre héros qui, alors qu’il n’était qu’un enfant en pleine recherche de lui-même, a du endosser précocement le rôle d’adulte alors que son cercle familial volait en éclats. Face au spectre de l’obscurantisme et de la mort, nul autre choix que de partir en avant, vers l’inconnu. Ce que ce retour en arrière souligne, entre amertume et fragilité. Les fantômes de ce passé longtemps refoulé s’exhument alors que l’horreur assaillie peu à peu le spectateur, qui ne peut qu’être pris de compassion pour cet orateur se confiant pudiquement sur des épisodes brutaux d’une triste réalité.

L’impact des mots d’Amin se conjuguent à une animation des plus soignées, le trait du dessin fluctuant selon la précision de ses souvenirs, ce qui est un excellente idée – renforçant l’importance de cette histoire, qui nous alerte à raison sur les dérives de notre société, d’autant plus actuellement. Si en soit, le style se veut simpliste, les choix de mise en scène de Jonas Poher Rasmussen viennent y apporter un excellent contre-poids, le réalisateur sachant comment capter visuellement notre attention. Lorsque le trauma resurgit des limbes, les couleurs laissent place à des nuances de gris, les visages perdent leur expression, le sens des réalités s’étiole, métaphorisant à l’image l’esprit brumeux d’Amin. L’autre plus-value est l’apparition succincte d’images d’archives, venant appuyer les propos de notre interlocuteur, remettant en perspective de réels événements, d’un Kaboul à l’aube de l’arrivée des Talibans au pouvoir à un Moscou post-soviétique où il ne fait pas si bon vivre.

Il suffit d’un rien pour que l’équilibre d’une vie ou d’un pays se voit bousculer du jour au lendemain vers le chaos, ce que vient nous rappeler à raison Flee, dont la portée du message est universel.

Avec Flee, Jonas Poher Rasmussen remonte le fil d’un passé douloureux pour un documentaire tout en sensibilité où l’animation renforce avec efficacité l’impact des mots prononcés – témoignant d’une amère réalité.

© Final Cut for Real

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